« Il me présentait : « Mon ami, le baron d’Orves, un homme marié, Mesdemoiselles. » (Là-bas, les jeunes filles ne flirtent pas avec les hommes mariés.)

« Je répliquai du tac au tac.

«  — Marié, sans doute, autrefois… aujourd’hui veuf… à consoler. »

« Une joie de pensionnaires accueillit ma réponse. Ninette se renversa du coup dans un de ces grands fauteuils américains à ressorts qui la renvoyèrent en arrière comme une balle, nous découvrant ses jolis pieds chaussés d’escarpins et ses chevilles, fines dans leurs bas de soie. Nous continuâmes ainsi à marivauder, mais moi je m’attachai à Ninette. Très émoustillée elle me répondit. Cela dura tout l’après-midi, puis, comme il n’est si beau temps qui ne finisse, on se quitta, naturellement avec promesse de se retrouver le lendemain à dîner, chez les amies.

«  — Mes compliments, mon cher, fit Darblaing en sortant.

«  — Gentil flirt… Que veux-tu ? ça change… après les jeunes filles en glace, celles en vif argent…

« Déjà je me l’avouais à moi-même.

« La crise commencée, elle empira de jour en jour, d’heure en heure. Ninette était devenue mon obsession chère, indispensable et cruelle, avec laquelle toujours en rêve — c’était là mon malheur — je ne cessais de converser. Cette conversation devenait de plus en plus intime, sans tourner toutefois du côté sensuel. Je ne ressentais rien qui ressemblât à de l’excitation. C’était un sentiment, comment vous le faire comprendre ? — je ne l’analyse pas trop bien moi-même — de frôlement tendre, un besoin de cajoleries, d’épanchements qui me brûlait à mon tour, moi qui avais tant ri d’histoires pareilles.

« Je rêvais de longues causeries caressantes où peu à peu j’aurais découvert à cette enfant — car je me rendais compte de son extrême jeunesse — tous les horizons de la vie. De quoi ne rêve-t-on pas en vérité ? On n’est pas bête à moitié, allez, dans ces moments-là.

« Puis je songeai : « Pourquoi ne l’épouserai-je pas ? Mes parents sont morts ; je suis indépendant, libre de ma vie, à l’aise sinon riche. » Ce fut un rayon qui m’entra dans l’âme et m’éblouit. Je devenais fou de bonheur. C’était la nuit que me vint pour la première fois cette pensée. La couchette où je me retournais en tous sens se trouva trop étroite, trop brûlante. Je n’y pus tenir. Je me levai et montai sur le pont. L’air était glacé ; dans le ciel noir, la lune courait, livide, sur la ville immense d’où une rumeur de peuple endormi montait de l’ombre, tandis que la réverbération rouge d’une usine mettait des lueurs d’incendie sur le bas port. L’eau clapotait tristement, charriant des bois morts contre le bordage, et, dans le silence, si grand que tous ces bruits indistincts et faibles n’arrivaient pas à le remplir, quelque chose d’illimité planait.