« Comme tous les amoureux, j’étais ivre d’espace. Rien ne me semblait assez large pour contenir mon cœur dilaté à l’extrême. Je fis pendant deux heures, trois peut-être, je ne sais pas, les projets les plus fous, me promenant sur le pont à une allure insensée.

« Je me voyais successivement faisant mes aveux — l’exquise et tendre minute ! Que dirait-elle ! — D’ailleurs je ne m’y arrêtais pas. J’entrais déjà dans cette salle à manger de demain, parmi toutes ces jeunes filles, tenant la seule qui m’importât par le bras : « Mesdemoiselles, je vous présente la baronne « d’Orves » ; puis notre voyage en France, notre entrée sous ce vieux toit, la présentation de ma femme à mon frère Jacques, à Pierre, à Julie, à mes fermiers, à tous ces êtres de la terre natale parmi lesquels j’ai grandi, que j’ai tant aimés et qui restent les seuls, les vrais liens de ma vie.

« Ce fut leur pensée, mon pauvre ami, qui fit tomber mon exaltation pour la changer peu à peu en mélancolie ardente. Oh ! je sentais bien qu’un abîme me séparait de cette petite fille que j’adorais, abîme de race, de traditions, d’habitudes. Que signifieraient pour elle toutes ces vieilles choses qui sont comme la substance de mon cœur ? Il faut bien se le dire, qu’est-ce que nos fidélités, nos respects, nos orgueils, pour ceux qui n’ont pas contemplé avec attention nos formes sociales disparues ?

« Dans cette Amérique respectueuse, avide même du passé du vieux monde, je crois qu’au fond les notions qui nous rendent nos propres souvenirs si chers sont néant.

« Et c’est facile à comprendre. Je dois vous dire que, profond admirateur de la société américaine, je ne songe pas à blâmer cette différence, mais je la constate. Certes dans ce pays il y a des castes — et il y en aura de plus en plus — il y a des couleurs, mais le mécanisme, si j’ose dire, de la société américaine est tel que le millionnaire d’hier n’éprouve aucune honte à redevenir portefaix demain. Encore une fois, je ne songe point à l’en blâmer. Seulement cela me suffit pour que je me demande comment dans ce pays du « chacun pour soi », où chacun a le sentiment de valoir les autres et n’attend rien d’eux, on peut, par exemple, concevoir la force de cette expression « nos gens », les « gens de nos terres » ? ceux pour qui nous sommes l’exemple et le recours, dont nous partageons et subissons les bonnes, les mauvaises années ; aux fêtes, aux joies, aux misères desquels nous participons ? Car dans quelques fonds de province le vieux lien féodal a résisté à l’usure des âges et à l’évolution des temps. Il unit encore le paysan au seigneur, vieux lien tout-puissant, scellé dans nos entrailles, le même qui faisait rouvrir les yeux à nos durs pères de la croisade pour revoir une dernière fois les hommes de leur fief avant de mourir. Eh bien ! Ce lien-là existerait-il entre cette jeune fille et mes fermiers ? Saurait-elle les aimer d’abord, les comprendre, les visiter, les encourager ou les blâmer, panser leurs âmes et leurs corps, comme nos mères, nos femmes et nos sœurs, même les plus évaporées le font, pour ainsi dire, d’instinct ?

« Et puis bien d’autres choses encore, ces cabrioles sur des fauteuils au petit point où les fables de Florian se fanent, ces rires de « girl » ébranlant les plafonds, les greniers, les murs, chassant les ombres et les morts. N’allais-je pas commettre un sacrilège ?

« Il me semblait voir, à des lieues et des lieues de moi, mon frère Jacques. Sans doute, au premier abord, arraché à la contemplation de ce passé où, lui aussi, épuisait sa vie, il ne comprendrait pas. Il ne dirait probablement rien, et, en bon frère, avec son sourire habituel, il tendrait la main à cette nouvelle venue. Mais je sentais qu’il ne pourrait s’empêcher de jeter un regard significatif sur cette échéance d’une race arrivée à son terme.

« Enfin, toutes ces choses, ces souvenirs, cette demeure ancienne perdue dans les bois au fond de la campagne — et je ne pourrais me résoudre à vieillir ailleurs — seraient séduisantes peut-être pour un artiste, mais n’avais-je pas affaire à une enfant ?

« Je me résolus à sonder son âme dès le lendemain et à voir si elle contenait les éléments — oh ! seulement les germes — pour pouvoir me comprendre et m’aimer.

« Je l’entretiendrais du passé et je tâcherais que dans ma voix passât, ce soir-là, un peu de la poésie grisante qui m’envahit quand je le regarde.