« J’avais emporté avec moi, comme une sorte de relique suggestive, un fort joli éventail. C’était le legs d’une grand’mère, un mignon bijou ciselé où Lancret a exécuté sur le vélin une réduction de son Hiver, ce salon clair autour du feu qui flambe, ces hommes et ces femmes jouant et devisant près des tric-tracs et dont les Goncourt ont dit « qu’il semble que l’œil s’arrête sur un Décameron au repos ». Si elle semblait me comprendre le moins du monde, je le lui offrirais et ce serait le premier jalon de nos relations plus intimes.

« Ah ! combien je pensai durant la journée qui précéda ! Journée à la fois longue et courte, toute convulsée par l’angoisse ! Combien de fois fis-je et refis-je en moi-même mon petit discours toujours terminé par : « Mademoiselle, permettez-moi de vous offrir « un gage de ce passé que vous comprenez si bien. » Alors que dirait-elle ? Deviendrait-elle rose ? Baisserait-elle les paupières ? Verrais-je une larme dans cet œil où je n’avais aperçu que malice et joie ?

« Mon Dieu ! tandis que je vous le raconte, il me semble palpiter encore. Et j’en inventai de ces réponses contradictoires qui tour à tour me désespéraient ou me jetaient comme un fou à la suite de je ne sais quel songe insensé de bonheur ! Enfin, après avoir tout vibré, mon cœur, mes nerfs, las de tant d’agitations vaines, retombèrent sur eux-mêmes, épuisés.

« Le soir venu, je passai mon habit, et, appuyé sur le bras de Darblaing, je me rendis chez nos amies. Il faisait triste, gris, glacial. Arrivé à la grille de la villa, je dis à mon compagnon en lui mettant la main sur l’épaule :

«  — Tu sais, je vais peut-être me marier ?

«  — Avec qui ?

«  — Avec la petite N…

«  — Ah ! cela te regarde.

« C’était un garçon froid qui n’aimait pas se mêler aux affaires des autres. D’ailleurs, le temps manquait pour nous expliquer.

« Nous entrâmes, et, à peine débarrassés de nos manteaux, nous étions déjà parmi nos hôtes. Je m’assis tout naturellement auprès de Ninette, — notez bien que c’était la troisième fois que je la voyais, — mais j’avais tant vécu avec elle durant ces quelques jours qu’il me semblait la connaître depuis des années. Ce soir-là elle me parut plus adorable encore que tous les autres jours. Une robe rouge décolletée avivait de sa crudité la pâleur de sa peau blanche, l’ardeur de ses yeux plus noirs et plus lumineux, la clarté de ses cheveux blonds. Et toujours cette grâce souple et pétulante, ce mélange d’enfantillages et d’attentions, de la petite fille et de la femme, de gaminerie et d’éducation, qui m’avaient tant et toujours charmé. Avec celle gaieté-là sans doute seraient mortes à jamais mes nostalgies. Les exquis et cruels retours vers les temps d’autrefois auraient disparu de ma pensée pour toujours. Ah ! je l’ai bien aimée ! » soupira-t-il en baissant la tête sous le poids de souvenirs trop lourds.