Cette défaillance ne dura guère qu’un instant et il reprit presque aussitôt :
« Le dîner fut gai. Des rubans à nos couleurs étaient suspendus aux lustres ; des fleurs jonchaient la table. Je m’isolai avec ma voisine, ou plutôt je tâchai de m’isoler avec elle, de l’intéresser, de l’amuser d’abord pour lui parler plus sérieusement ensuite.
« Mais, mon cher, nous sommes souvent dans ces occasions-là des victimes du mauvais sort. Imaginez-vous que je ne trouvais plus rien à lui dire, mais rien de rien. Moi, si éloquent, si vibrant tantôt encore, je creusais en vain mon esprit déplorablement vide ; je restais là, empêtré dans l’écheveau des banalités, employant toute l’énergie, toute la force qui me restaient à maîtriser le trouble affreux de mon cœur. J’ai connu en cet instant un supplice épouvantable ! Mes yeux erraient sur ses cheveux, sur sa bouche, sur ses épaules, et je ne parvenais pas à lui faire entendre que je l’aimais. Enfin le champagne circula au milieu des rires et des plaisanteries. Le vin donna un coup de fouet à mes nerfs, et comme la pente de mes idées ne m’inclinait pas précisément vers la gaieté, ce soir-là l’alcool me lança dans la plus noire, dans la plus grisante mélancolie. On a le vin triste ou le vin gai, selon son tempérament, que voulez-vous ?
« Je l’eus triste, très triste. Une poésie morbide se mit à souffler en moi. Je lui parlai de mon pays, des miens, de ma vieille maison. La joie de son œil s’éteignait peu à peu pour faire place à une jolie rêverie. J’évoquais tout ce qui me plaît : le charme des vieilles choses à l’automne, le vent où pleure la voix des morts et qui fait résonner les greniers, la grâce dolente des feuilles qui tombent et des bois roux, nos sentiers pleins des ombres de naguère et nos demeures hantées par les fantômes. Puis pensant que tout cela était loin, très loin de moi, j’eus un instant de silence, sentant les larmes monter sous mes paupières. Ce fut l’instant qu’elle choisit pour me répondre de sa gentille voix traînante de créole où l’accent anglais mettait une si grande séduction :
« — Moi qui pensais la France si gaie… Paris, le Bois de Boulogne avec tous ces jolis gens qui passent en voiture… ma tante a été aussi à Nice et y a eu un très bon temps… tandis que tout ce que vous me dites est triste, si triste… Je n’aime pas cette France-là. On ne peut pas dormir, je pense, avec tous ces fantômes. J’y aurais très peur certainement…
« Alors, mon ami, je compris que tout désormais, tout entre nous était inutile. C’était bien simple ces paroles, bien naturel même. Elle disait vrai, je le sentais : Elle ne pourrait, non jamais, s’y faire. Le Passé était trop lourd, trop triste pour ces jolies épaules, et je ne nous voyais pas non plus, seuls, en tête à tête, dans la salle à manger où vous êtes, plus vieux qu’elle de tout un monde, silencieux, livrés à nos mutuels regrets, sous le regard implacable des ancêtres qui, du haut de leurs portraits, nous jugeraient.
« Je restai atterré, silencieux devant cette réponse, et je méditais le mot profond de Loti à la petite Mousmé : « Je pense à une foule de choses que tu ne peux pas comprendre. » Dans l’atmosphère légère de cette salle, pleine de jeunesse et de bonheur, ma tristesse devint encore plus lugubre.
« Tout mon désir me poussait encore vers elle ; mais ce qu’on appelle le possible — ce pauvre possible où se résument tous nos humains espoirs — était à jamais rompu entre nous. Darblaing invita ces demoiselles pour le lendemain à bord, puis nous nous en allâmes ; mais en mettant la main dans mon pardessus, j’y sentis la gaine de l’éventail.
« Nous avions franchi la grille quand mon ami me demanda : « Eh bien ! tu es fiancé ? » Je lui répondis d’une telle voix : « Oh ! c’est fini maintenant », que ce garçon, très froid d’ordinaire, m’ouvrit tout grands les bras. J’y tombai.
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