« Je lui reprochai d’avoir invité pour le lendemain ces jeunes filles et je le conjurai de trouver un prétexte pour lever l’ancre aussitôt. Il me représenta que je lui demandais là une folie, toutefois il me promit d’appareiller dès le surlendemain. J’aurais voulu y être. Tout ce qui me rappelait les heures charmantes passées dans cette ville me faisait mieux sentir l’écroulement actuel de mon bonheur.

« En rentrant à bord, à peine déshabillé, je tombai dans mon lit comme une masse et je dormis jusqu’au matin d’un sommeil lourd, de ceux qui succèdent aux cauchemars. L’homme est une singulière machine. A mon réveil, en rassemblant dans une tête endolorie mes idées éparses qui semblaient avoir été puisées dans un rêve, j’éprouvai la violence de mon amour. Toutes les forces de mon être se tendaient désespérément vers Ninette, quoi que je sentisse bien que quelque chose de plus fort et de plus vieux que moi me défendît d’obéir.

« Ma plus grande crainte était qu’elle ne vînt pas.

«  — Es-tu bien sûr de l’avoir invitée ? répétais-je à Darblaing à tout propos. Il finit par me répondre en haussant les épaules : « Qui te croirait si sensible ? »

« Je me reprochais d’avoir été très sot… J’aurais dû tout d’abord lui parler de la vie de Paris, exciter sa curiosité, ce grand levier des femmes, quitte après, par un joli retour, à utiliser la pointe de sentiment qui dort toujours au fond de leur cœur. Tandis qu’avec mes histoires macabres, je l’avais effrayée, parbleu ! Qui ne l’eût été à sa place ? Alors, je la jugeais sur une bêtise ?… J’essayais ainsi de me prouver à moi-même que c’était la compagne qu’il me fallait. En dépit de tous ces beaux raisonnements, je sentais pourtant que c’était là le délire d’un cœur amoureux et d’un esprit malade. Je commettrais, à n’en pas douter, une grosse faute, à la fois pour moi et pour elle, en l’introduisant dans une vie pour laquelle elle n’était pas née.

« Mais, dans cette dernière journée, un sentiment primait, éclipsait tous les autres : la revoir. Je ne mangeai pas et j’attendis deux heures avec impatience. Elles arrivèrent, et mon cœur — qui n’en était plus à compter ses émotions — battit une fois de plus. Que dire de cette dernière entrevue, sinon qu’elle fut déchirante pour moi et très gaie pour les autres. On y but du champagne, on y sauta sur les meubles et nous fîmes fumer ces demoiselles. Darblaing déclara vers le soir qu’une dépêche le rappelait d’urgence en France, et après les quelques instants d’usages, et de tristesses convenables pour de si prompts adieux, on se jura un prochain retour. Je tâchais d’attraper Ninette dans un coin, mais la petite fûtée se dérobait toujours. J’y réussis pourtant : « Que c’est triste, lui dis-je, de vous quitter si vite ? — Vraiment, si triste que cela ? » me répondit-elle, avec un regard de désespoir feint et moqueur.

« Ainsi elle n’avait même pas soupçonné cette tourmente terrible que le moindre petit brin de femme peut déchaîner dans le cœur d’un homme, tourmente qui l’abat, le fait se tordre comme un ver aux pieds du joli petit être qui s’en moque, qui le plus souvent n’en vaut pas la peine, mais exaspère le désir par une mignonne bouche, une nuance de l’œil, des boucles folles sur une nuque tendre… par moins encore. De sorte que, vous le voyez, je n’ai même pas eu la consolation de lui inspirer un peu d’amour. Quand elles partirent, je lui demandai la permission de lui baiser la main « à la française ».

«  — Non, dit-elle avec son éclat de rire d’enfant mutin, et elle sauta lestement dans le « steam-launch » qui les ramenait à terre. Je les suivis des yeux.

« Elles s’en allèrent pendant quelque temps dans une traînée de soleil qui ne permettait plus de voir leurs visages, mais seulement deux ou trois mouchoirs blancs qui s’agitaient et les taches voyantes de leurs robes et de leurs ombrelles. Elles disparurent enfin dans cette poussière radieuse, comme les reines d’un rêve… et d’un jour !

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