« Mais son souvenir n’a pas disparu comme elle. Il m’a poursuivi durant de longs jours, de longs mois. Je l’oubliais, puis à propos de n’importe quoi il revenait m’agiter. Parfois c’étaient des parfums que je respirais et qui m’en rappelaient d’autres, ou bien des façons dont elle parlait, dont elle riait, dont elle marchait, des riens qui me faisaient souffrir. Et plus elle s’éloignait plus je souffrais, si bien que je me demandais quand cela aurait une fin. Les jours effaçaient à mesure son image. Ma mémoire s’épuisait en efforts contre le temps. Je ne la voyais plus que comme une ombre, et ma dépense d’énergie, la véhémence de mes désirs n’aboutissaient qu’à un long désespoir.
« Tenez, il y avait surtout un air… elle nous l’avait joué quand nous étions allés chez elle… Vieille bête que je suis, pendant longtemps je n’ai pu l’entendre sans avoir envie de pleurer. Cela commençait par une marche scandée et rythmique, durant laquelle le regret m’envahissait lentement, doucement, amèrement ; puis à une certaine mesure, tournante comme un subit mouvement de valse, un flux de nostalgie me noyait, m’enivrait d’une ivresse affreuse, étrange, mais irrésistible, où mon être entier se dissolvait dans un passé cruel que j’adorais. Et je ne faisais plus qu’un avec cette onde sonore qui me dilatait ou m’oppressait à son gré, dont toutes les phases se répercutaient sur mon cœur.
« Puissances intarissables du Désir et du Rêve », a dit Maupassant…
« Ça vous étonne peut-être qu’après tant d’aventures, celle-là me soit demeurée si présente ?
« Je crois n’avoir jamais autant souffert. Maintenant, il est vrai, quand j’y repense, j’ai la conscience en paix.
« Il est vain, voyez-vous, de chercher à refaire de vieilles races et de vieilles demeures. Il est plus sage de les abandonner à leur destin et au lierre qui se chargera d’avoir pour elles — pour les maisons et pour les tombes — la sollicitude dernière à laquelle elles ont droit ici-bas.
« Après avoir beaucoup duré, il faut savoir finir, et peut-être vaut-il mieux finir comme l’on a toujours vécu.
« Je ne sais pas ce qu’est devenue Ninette qui, apparemment, ne s’est jamais souvenue de moi. Moi, de mon côté, si je me souviens d’elle, c’est pour déterminer de temps à autre un frisson de ce cœur qui, sans cela, vivant parmi les morts, risquerait de devenir glacé comme eux. J’ai gardé l’éventail ainsi qu’un ruban donné par elle. Son parfum, ce parfum particulier à chaque femme et dont elle imprègne tout ce qu’elle a touché, embaume encore ces deux pauvres souvenirs de ce qui fut pour moi une heure marquante. C’est tout ce qui me reste d’elle. Ainsi elle demeure pour moi à présent : simple et furtif arome, petite fleur amère plantée dans le souvenir… »
....... .......... ...
Ayant ainsi parlé, il se tut et ferma les yeux. Le crépuscule était entièrement tombé ; Pierre nous desservait en silence. Tout était vague dans la salle. Julie, qui vint emporter une pile de plats, ne faisait pas plus de bruit qu’une ombre sur les dalles. Par une intuition admirable qu’il fallait respecter le silence de leur maître, ces deux vieux serviteurs, fils et petits-fils de serviteurs, voulaient qu’on oubliât leur présence. Leur intimité avec Paul d’Orves permettait pourtant de supposer qu’ils connaissaient cette histoire, et de longue date, mais tant de secrets de famille demeuraient ensevelis en eux ! Ils souffraient en voyant souffrir celui qu’ils avaient vu naître. Ce fut seulement au bout de quelque temps que Pierre, après avoir toussé, risqua de rompre le silence pour demander s’il fallait une lampe.