CHEZ SON ÉMINENCE
OU
LES PLAISIRS CHIMÉRIQUES
« L’ennui. Là est le fond du temps, le grand signe et le grand secret de cette société du dix-huitième siècle. »
(Ed. et J. de Goncourt.)
Un Vidame.
Un soir d’octobre, vers 1775, Arboise s’endormait dans le brouillard, brouillard d’automne, opaque et triste, saturé de pluie fine.
Arboise était une vieille petite ville bâtie sur un coteau. Une rivière, la Sauve, l’emprisonnait dans sa boucle grise. Des ponts en dos d’âne reliaient le faubourg des mariniers à la ville basse réservée aux commerçants et aux gens du commun. La cité, domaine soi-disant exclusif des habitants de haut parage, accrochait aux pentes ses pignons écussonnés, ses flèches d’église, ses murs de couvent et son lacis de ruelles où les carrosses tournaient avec peine aux carrefours.
On eût dit une grappe à l’envers.
L’évêque, comte et seigneur du lieu, occupait le sommet avec un palais environné de jardins. Cette vaste bâtisse irrégulière portait l’empreinte de bien des époques. Érigée par l’évêque Silvanus, au onzième siècle, Nicolas de Gouges, chapelain de Catherine de Médicis, l’avait remaniée et reconstruite, en avait élargi l’enceinte qu’il avait démolie pour la plus grande part. Son œuvre n’avait point trouvé grâce aux yeux du défunt titulaire, Gilbert Palisseau. Celui-ci, serviteur fidèle de Versailles, avait fait jeter bas les deux tiers de ces architectures qu’il appelait « gothiques » pour leur témoigner son mépris. Il y avait substitué de solennelles maçonneries dans le goût du temps, autour desquelles il avait ordonné de magnifiques jardins avec des parterres et des charmilles, des balustres et des statues. De l’ouvrage délicat du seizième, il ne restait qu’une aile, la plus humide. Cette aile, reliée au reste de l’édifice par une galerie en général déserte, était mal famée. Une tradition voulait qu’elle eût abrité l’astrologue de Nicolas de Gouges. La Chimère de l’évêque humaniste, taillée dans la pierre verdâtre des voûtes et dans la forme tournante des escaliers, y grimaçait encore, les ailes éployées, tenant entre ses griffes la devise en banderole : « Semper. » — « Toujours. »
En 1775, deux personnes seulement y logeaient, comme perdues dans la multitude et la quasi-obscurité des pièces. Cet isolement qui eût fait peur à d’autres avait, au contraire, sollicité le vidame d’Arboise et son fidèle valet, Germain. Parce qu’il était toujours attiré par le singulier, le pervers, et qu’il n’était point effrayé outre mesure par le surnaturel, Hector César de Vespéran avait élu ce domicile soi-disant hanté lorsque, six ans auparavant, à la fin d’une vie mouvementée, il fut réduit à demander asile au seul frère qui lui restât, le cardinal Charles-Florent Bénédict, jadis premier aumônier du Roi, aujourd’hui retiré de la cour et résidant dans son évêché d’Arboise.
Hector-César de Vespéran, plus connu dans sa jeunesse sous le nom du chevalier d’Evron, était le septième fils d’Antoine de Vespéran, lieutenant général, marquis d’Aquebeil, seigneur d’Arbades, baron d’Evron, vidame héréditaire d’Arboise, et de Perrine-Jacquette de Prévalet, son épouse. Tandis que les aînés entraient aux pages, dans les armées ou prenaient, faute de mieux, le petit collet, leurs parents, braves et saintes gens fort occupés de pourvoir chaque enfant d’une manière appropriée à sa naissance, furent heureux d’obtenir la croix de Malte pour le septième. A cinq ans, Hector-César, grâce à la protection de son oncle maternel, le bailli de Prévalet, fut admis dans l’ordre comme chevalier de minorité. A douze, il partit sur les galères de la Religion afin d’entreprendre ses caravanes. Il se distingua fort à la prise d’un chebec sur la côte de Barbarie et, sans nul doute, il serait parvenu promptement à une commanderie si un duel malheureux dans lequel il tua son adversaire ne l’avait obligé à quitter l’île et à se réfugier à Paris près de son frère, Charles-Florent.
Ce dernier, entré dans les ordres, avait pris ses grades en Sorbonne. A vingt ans, une thèse soutenue avec éclat lui avait valu l’attention du cardinal de Fleury. Il avait été présenté à la Cour et y avait fait un chemin rapide, qui étonnait, car il n’y avait guère de parents. D’anciennes relations de son père l’avaient servi et surtout un sens avisé, pondéré, de toutes choses. Dans ce milieu il réalisait le type du parfait honnête homme, de « l’homme sûr ». L’on se confiait à lui. Présentement il était aumônier par quartier et pourvu de bénéfices qui lui valaient cependant des envieux.