Les hommes avaient fini de chanter, voyant que c’était inutile, que personne ne faisait attention à eux. Ils allaient commencer à manger la fameuse viande, ne la trouvant pas si pourrie que quelques-uns le disaient. Désiré Lefort se planta au milieu d’eux, et, de sa voix la plus forte :

« C’est pas le tout que de penser à s’empiffrer le ventre. Y a des moments où faut savoir se le faire trouer ! »

L’histoire des officiers courait tout bas de bouche en bouche. Un grand silence se fit. Les visages étaient anxieux.

— La Compagnie de débarquement à s’armer au trot. Dans trois minutes je la mettrai à l’appel. Les autres, à vos postes de combat. La machine, parée à pousser les feux… Capitaine d’armes, faites approvisionner les pièces… Cent cartouches à chaque homme de la compagnie de débarquement. Maître de quart, armez la baleinière et le youyou… et que ça fume !

Puis il redescendit, griffonna quelques lignes sur le journal de bord, décrocha son revolver, le chargea, et, dédaignant son sabre, saisit un solide gourdin.

Sa détermination était prise. D’autres, à sa place, n’auraient pas agi comme il allait le faire. Il le savait. Un commandant ne doit jamais quitter son bord. Il pouvait être tué dans cette échauffourée où les dix hommes de l’escouade, pompeusement dénommée « compagnie de débarquement », allaient affronter une population entière. Que deviendrait la Hache alors ? Mais il ne s’arrêtait pas à ces pensées. Son instinct le poussait vers les grands coups d’audace. Son héros de prédilection était Bonaparte parce qu’il jouait le tout pour le tout.

D’avance il était sûr de réussir.

D’ailleurs, dans ce cas difficile, un officier était nécessaire pour agir selon les circonstances, guider les hommes, les enlever au besoin contre ce mur d’Arabes où, un contre cent, contre mille peut-être, coûte que coûte, il faudrait faire une trouée. Par scrupule, il appela le « chef ».

— Si je ne reviens pas, tu bombarderas la ville, puis t’appareilleras, tout de suite. Tu vois l’utilité de ce que je t’ai montré à faire souvent. Prends garde à la roche noyée qui est à l’ouest du mouillage des boutres. D’ailleurs, je t’ai écrit tout ça sur le journal, avec les routes jusqu’à Djibouti. Tu raconteras ce qui s’est passé au commandant supérieur. J’ai pas le temps de lui écrire. Pleure pas, espèce de nigaud… tu me reverras… ce que je t’en dis, c’est au cas…

— Commandant, tout ça… et puis ce qui s’est passé tout à l’heure…