Le « chef » improvisait des pavillons à la hâte. Job alluma deux feux Coston, l’un rouge, l’autre vert, qui entourèrent un moment la Hache d’une vapeur de féerie.
Le cygne d’or accostait. Le maître de quart lui lança un faux-bras autour du bec. Le grand sultan se leva entouré de ses gardes, de ses eunuques, de ses sorciers. C’était un métis d’Arabe et d’Hindoue. Ses lèvres épaisses avaient le sourire moitié béat, moitié cruel qu’exhalent certaines figures de Bouddha. Il portait des souliers jaunes, un mauvais pantalon rayé, une redingote fripée avec un col de velours vert. Un turban, un sabre magnifiques, des pierreries à tous les doigts réparaient cette tenue de camelot.
Il monta d’un pas mal assuré sur la Hache, précédé de son majordome, l’ancien chauffeur, qui criait toujours à tue-tête : « Ça ni Anglais, ni Turc ; ça sultan comme Abdul-Hamid ».
Lefort, tendant la main, s’adressa au majordome :
— Demande-lui si ça va bien ?
Le sultan répondit par une inclination cérémonieuse. Il faisait dire au commandant qu’il venait le voir, parce qu’il avait entendu parler de lui comme d’un homme très brave. Il voulait être ami de la France — quoique déjà nominalement il fût protégé Anglais. — L’année prochaine il entreprendrait un voyage en Europe et visiterait certainement Paris.
— Job, apporte du champagne !
Job monta trois bouteilles réservées pour les grandes occasions. On en avait déjà bu une le jour du départ.
— A ta santé, mon vieux !
Le sultan mit la main sur son cœur et porta la coupe à ses lèvres. Un cercle disparate s’était formé sur le pont étroit, tous tenant les mêmes coupes de champagne à la main : les officiers, le majordome, ancien chauffeur, les marins de la compagnie de débarquement, le capitaine des gardes habillé en policeman des Indes, Rigolot et son sabre d’abordage, les eunuques, droits, splendides, avec leurs vêtements bleus et roses, leurs plumes, leurs cimeterres damasquinés ; au centre, Lefort appuyé sur son gourdin, et le sultan : ils trinquaient.