Avant d'aller plus loin, il est bon de remarquer que comme le clergé catholique romain s'est sur-tout distingué par ses persécutions atroces et anti-chrétiennes, c'est lui que nous aurons principalement en vue dans les choses que nous dirons par la suite.
Quant aux motifs qui excitent les prêtres à la persécution, il est très nécessaire de distinguer les motifs fictifs et prétendus de ceux qui sont réels: leurs motifs prétendus sont un grand amour pour le bien-être du genre humain, qui les porte à contraindre tous ceux qu'ils ne peuvent persuader d'entrer dans le giron de l'église, et de les forcer de croire et de penser uniformément sur la religion, et de la pratiquer de la même manière; projet bien sensé (sans doute), et dont il est très facile de se promettre l'exécution! Les prêtres prétendent par là rendre les hommes agréables à Dieu et les conduire au salut éternel.
Il est difficile de décider si ce projet ou ce système est plus absurde et plus insensé, que tyrannique et méchant. En effet est-il rien de plus extravagant que d'imaginer qu'il soit possible d'amener tous les hommes à la même façon de penser sur des points abstraits, métaphysiques, inintelligibles, tels que sont la plupart des dogmes de la religion, ou telle qu'on s'est efforcé de la rendre? En supposant la chose possible, la violence serait-elle donc un moyen d'y parvenir? La force et la compulsion ne sont-elles donc pas propres à faire naître l'aversion plutôt que la confiance? La violence peut bien faire et fait souvent des hypocrites; mais a-t-elle jamais opéré des conversions sincères? L'hypocrisie et la mauvaise loi peuvent-elles être agréables au Dieu de la vérité?
D'un autre côté, en tourmentant les corps des hommes, en leur faisant éprouver des supplices, peut-on se flatter de changer les sentimens de leurs âmes? Voyons combien ces moyens sont admirablement adaptés à leur fin. Si un homme doute d'un article de foi que l'église a jugé à propos d'établir, son esprit sera-t-il plus éclairé quand on jettera son corps dans un sombre cachot? Si ce premier moyen ne réussit pas, on n'aura qu'à le mettre à la torture, et pour remédier au défaut de son entendement, ne sera-t-on pas bien avancé en lui disloquant les membres? Ne sera-ce pas une méthode sûre de le convaincre, que de lui distendre tous les muscles et les nerfs, et de lui faire éprouver des douleurs recherchées? Si malgré tout cela il continue à ne pas croire ce que vous voulez, par compassion pour son âme, faites-lui souffrir la mort la plus cruelle, par là vous empêcherez que jamais il ne puisse se convertir; d'ailleurs, suivant les idées des inventeurs de ces beaux systèmes, des persécuteurs, des assassins religieux eux-mêmes, vous les précipiterez pour toujours dans des malheurs éternels.
Si ces prétendus moyens de convaincre l'esprit en tourmentant le corps et de propager la religion en détruisant les hommes, sont d'une extravagance et d'une absurdité démontrées, ils ne sont pas moins tyranniques et abominables.
Les hommes ont des priviléges et des droits inhérens à leur nature, que l'on ne peut leur ôter sans leur arracher la vie. Deux de ces principaux droits sont de penser à leur manière en matière de religion et de suivre leur conscience. S'il se trouve des gens qui pensent que d'autres se trompent ou sont dans l'erreur là-dessus, c'est montrer de la charité que de tâcher par ses conseils et ses raisons de les remettre dans le bon chemin. Mais toutes les tentatives que l'on peut faire pour violer ces priviléges sont absurdes, parce qu'elles sont impossibles; elles sont tyranniques, parce qu'elles sont injustes: ni le souverain ni le clergé ne peuvent avoir le droit de persécuter.
C'est une oppression très odieuse que d'emprisonner un homme à cause de sa croyance religieuse, ou, pour parler exactement, personne n'a le droit d'en user de cette manière; le condamner à l'amende ou confisquer ses biens pour ce sujet, c'est un vol; le mettre à mort parce qu'il ne veut point agir contre sa conscience, c'est commettre un assassinat. Est-il rien de plus abominable que cette conduite? Cela posé, l'on voit qu'il est très difficile de décider si la persécution pour cause de religion est plus insensée que criminelle.
Il n'y a qu'une impudence effrénée qui puisse justifier une conduite si criminelle, et la couvrir du prétexte de l'amour du genre humain, et de procurer aux hommes le bien-être, et dans ce monde et dans l'autre. Cette fourberie est si palpable, qu'elle n'est faite pour en imposer qu'à des hommes aveuglés par l'ignorance et la superstition. Il est évident que ces motifs ne peuvent être réels; voyons donc quels peuvent être les motifs véritables.
Un tempéramment cruel et sombre, aigri et envenimé par les passions les plus nuisibles, telles que la méchanceté, l'envie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, le désir de dominer et de tyranniser les autres, auxquelles on peut encore joindre les délires de l'enthousiasme et du fanatisme: voilà les vrais motifs qui excitent à persécuter, et quand ils sont combinés avec un grand fond d'hypocrisie, ils rendent complet le portrait d'un persécuteur.
Il est évident que les plus violens persécuteurs ont été souvent les hypocrites les plus consommés; plusieurs d'entr'eux n'avaient aucune religion. Nous en avons des preuves dans un grand nombre de membres du clergé romain: des papes, des cardinaux, des inquisiteurs et des princes, ont visiblement persécuté pour une religion qu'ils ne croyaient pas. Tout le monde sait le mot de Léon X au cardinal Bembo: Combien nous est profitable cette fable de Jésus-Christ! disait ce prince des persécuteurs et ce vicaire du Christ; cependant de son temps l'on voyait par-tout fumer les bûchers des hérétiques.