[SECTION II.]

Des sources de l'insolence et du pouvoir des prêtres de l'église romaine.

Après avoir fait voir que les gens d'église ont toujours été les promoteurs et les trompettes de la persécution parmi les chrétiens; après avoir fait connaître les motifs réels qui les ont animés; nous allons examiner les moyens par lesquels les ecclésiastiques sont devenus si nombreux, et ont pris un si terrible ascendant dans la chrétienté.

Pour considérer la chose dans son vrai point de vue, il faut faire attention que les chrétiens admettent d'une façon bien plus décidée que ne faisaient les juifs le dogme de l'immortalité de l'âme, et celui des peines et des récompenses de la vie future. Les payens sur-tout n'avaient là-dessus que des notions traditionnelles et des idées vagues, qui les laissaient dans une sorte d'incertitude sur ces dogmes obscurs. Mais lorsque l'évangile eut promulgué le dogme de l'immortalité de l'âme, et quand une grande partie du genre humain fut parvenue à croire fermement que l'on pouvait être pour toujours heureux ou malheureux au sortir de la vie présente; cette notion, comme de raison, produisit de grandes inquiétudes dans tous ceux qui l'adoptèrent; pour lors les ignorans s'adressèrent à ceux qu'ils crurent plus instruits qu'eux-mêmes, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire pour être sauvés. Cela aurait pu fournir à ceux qui se voyaient consultés une belle occasion de leur dire que ce monde n'était qu'un passage, un séjour d'épreuves; que les hommes parviendraient à être heureux dans l'autre monde s'ils pratiquaient la justice, la tempérance, la charité, s'ils vivaient en paix les uns avec les autres, s'ils cultivaient leur esprit par la réflexion, s'ils adoraient Dieu en esprit et en vérité, mais qu'ils se rendraient éternellement malheureux s'ils vivaient dans le crime, le désordre et la crapule.

Il est vrai que l'on dit quelque chose de semblable aux hommes, et qu'on leur recommande la pratique de ces devoirs; mais au lieu de s'attacher uniquement à cette religion naturelle, raisonnable, bienfaisante, des fourbes et des pervers, après avoir gagné la confiance des peuples, inventèrent des fables absurdes et improbables, imaginèrent des dogmes incompréhensibles, qu'ils ordonnèrent de croire sous peine de la damnation éternelle. Plus ces dogmes furent incroyables, et incompréhensibles, plus on attacha de mérite à les croire: les mêmes imposteurs y joignirent encore une multitude de rites, de pratiques, de cérémonies, d'inventions dont ils prévirent très bien qu'ils pourraient tirer un grand profit.

La plupart de ces dogmes obscurs, de ces cérémonies, de ces fraudes datent des tems d'ignorance et de superstition. Ce fut alors qu'on enseigna aux hommes des doctrines effrayantes propres à les soumettre sans réserve à l'autorité de leurs prêtres. Ce fut alors qu'on leur parla du purgatoire; mais on leur apprit en même temps que l'on pouvait s'en racheter, et qu'en faisant des largesses à l'église, celle-ci pouvait faire cesser les tourmens que la divinité faisait éprouver aux âmes des parens et amis, et s'en délivrer soi-même. Ce fut alors qu'on persuada aux hommes qu'il fallait se confesser de ses péchés à un homme pécheur, qui prétendit avoir reçu du ciel la faculté de les remettre, en vertu du pouvoir des clefs donné à l'église par Jésus-Christ, qui s'est engagé à confirmer toutes ses sentences lorsqu'il promit à ses apôtres que tout ce qu'ils auraient lié ou délié sur la terre, serait lié ou délié dans les cieux. Enfin, pour combler la mesure de l'insolence, de l'effronterie, de l'impiété sacerdotale, ainsi que celle de l'extravagance, de l'imbécilité, de la crédulité des laïques, le clergé imagina une absurdité religieuse qui surpassa toutes celles du paganisme; il persuada à des hommes raisonnables que les prêtres avaient le pouvoir de faire le Tout-Puissant, de créer le créateur de l'Univers, de l'avaler eux-mêmes, et de le donner à manger aux autres: et pour que les prêtres parussent être de la plus grande utilité pour le genre humain, et par-là prendre un grand ascendant sur lui, ces mêmes prêtres enseignèrent qu'à moins que la bonne intention du prêtre ne fût jointe à ce repas céleste, il ne pouvait procurer aucun avantage à ceux qui y participaient[45].

[ [45] Si quelqu'un doutait que l'église de Rome enseigne réellement cette doctrine de la nécessité de l'intention du prêtre pour que le sacrement de l'Eucharistie sortisse son effet, il n'aura qu'à consulter l'Histoire du concile de Trente, par Dupin, tome I, page 156, où l'on voit que cet article de foi fut établi aux conciles de Florence et de Trente. Cependant quelques catholiques français, ainsi que Dupin lui-même, ne sont point de cet avis.

Ces opinions, crues malheureusement par le vulgaire, subordonnèrent entièrement les laïques au clergé dans tout ce qui concernait le salut éternel[46]. Cette soumission des laïques pour les prêtres ne pouvait manquer de rendre ceux-ci très orgueilleux et très insolens. Ne soyons donc point surpris du propos qu'un jésuite espagnol tint au duc de Lerme. C'est vous, lui dit-il, qui me devez du respect, puisque j'ai tout les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine à mes pieds. Un évêque, qui sans doute a le droit d'être plus insolent qu'un prêtre du commun, fit savoir à une impératrice qu'il n'irait pas la voir à moins qu'elle ne promît de se prosterner devant lui pour recevoir sa bénédiction, de se tenir debout pendant qu'il serait assis, jusqu'à ce qu'il lui eût donné la permission de s'asseoir elle-même. V. les remarques du Dr. Jortin sur l'histoire ecclésiastique, vol. I, pag. 234. Nous trouvons encore que des prêtres ont osé dire qu'un évêque est un Dieu sur terre, qu'il est un roi bien au-dessus des rois temporels, auxquels il a le droit de commander. Nous voyons un pape assurer «qu'il est lui-même juge de tous les hommes et qu'il ne peut être jugé par personne; que les grands monarques ne sont que ses esclaves, tandis qu'il est le roi des rois, le monarque du monde, le seul, seigneur et gouverneur des choses temporelles et spirituelles; qu'il est établi souverain de tous les royaumes et de toutes les nations; que son pouvoir est au-dessus de tout pouvoir, qu'il fallait indispensablement lui être soumis pour pouvoir être sauvé.» Voyez Bower, hist. des papes, vol. I, pag. 215.

[ [46] On fait croire aux Moscovites que, lorsqu'ils meurent, pour être admis dans le ciel, il est bon qu'ils prennent un certificat signé ou scellé par le patriarche ou l'évêque: en conséquence lorsqu'on enterre un mort on lui met entre les mains un passeport pour le ciel, dans lequel on atteste qu'il a vécu et qu'il est mort en bon chrétien de la religion grecque, qu'il s'est confessé, qu'il a été absous et a reçu le sacrement de l'Eucharistie; qu'il a rendu à Dieu et à ses saints le culte qui leur était dû. V. la Religion ancienne et moderne des Moscovites, page 139. Les jésuites et beaucoup d'autres moines de l'église romaine sont dans l'usage d'expédier de semblables passeports à ceux qui veulent bien les acheter.

Alain de la Roche, moine dominicain, ne fait pas difficulté de dire que le pouvoir d'un prêtre surpasse celui de Dieu lui-même; il se fonde sur ce que Dieu employa une semaine entière à la création du monde et à son arrangement, tandis qu'un prêtre à chaque fois qu'il dit la messe à l'aide de deux ou trois paroles peut produire non une créature, mais l'être suprême et incréé qui est l'origine de toutes choses. Voyez son traité de dignitate et excellentiis sacerdotum.