[SECTION III.]

De la crédulité.—Les gens d'esprit sont souvent dupes des préjugés du vulgaire.

Quoique le dogme de la Transubstantiation dont nous venons de parler, ainsi que plusieurs autres articles de foi de la même trempe, ait pris naissance dans des temps d'ignorance et de ténèbres[47], cependant le monde en s'éclairant n'a pas renoncé à ses anciennes folies, et cette doctrine est encore reçue par un très grand nombre d'hommes et même de personnes savantes et raisonnables sur toute autre matière qui ne cessent d'être les dupes de leurs honteux préjugés; ce qui nous prouve combien peu l'on doit compter sur les hommes en matière d'opinions religieuses.

[ [47] Pascase Rabbert, abbé de Corbie en France, au commencement du neuvième siècle, fut le premier qui soutint le dogme de la transubstantiation. Mais ce ne fut que vers le milieu du onzième siècle que cette doctrine fut confirmée par l'autorité du pape, qui décida que ceux qui refusaient de l'admettre, étaient des hérétiques à brûler. Cette opinion fut vivement combattue par Béranger, archidiacre d'Angers: depuis elle est unanimement adoptée par tous les catholiques romains.

L'église romaine, outre le privilége de faire son Dieu, se vante aussi de faire des miracles; mais le plus grand des miracles qu'elle ait jamais opéré est celui d'être parvenue à faire croire aux hommes une absurdité aussi palpable et aussi grossière que le dogme de la Transubstantiation. Cependant essayons si l'on ne pourrait pas rendre raison de ce phénomène surprenant sans recourir au miracle.

Rien n'agit si fortement sur l'esprit des hommes que l'éducation, le fanatisme, le préjugé. La crainte de faire de mauvaises affaires en ce monde et d'être damné dans l'autre, empêche souvent d'examiner ce qu'on dit de croire, et même de douter des prétendues vérités que l'église enseigne. En effet si des personnes, je ne dis pas éclairées, mais même douées du bon sens le plus ordinaire, osaient réfléchir à cette doctrine ainsi qu'à beaucoup d'autres impostures sacerdotales, elles ne manqueraient pas d'en démêler la fausseté. Mais les gens qui ont les yeux les plus perçans consentent souvent à fermer les yeux, et à les laisser couvrir d'un bandeau, ils cessent de voir et ne distinguent pas plus les objets que s'ils étaient aveugles-nés.

De plus ce serait bien peu connaître la nature humaine que d'imaginer que les personnes les plus éclairées soient exemptes de faiblesses; celles-ci ne se montrent jamais d'une façon plus marquée que dans la cruauté religieuse, pour laquelle les hommes du plus grand génie ne sont souvent que des insensés et des stupides. Que de preuves étonnantes de science, de sagesse, de jugement, ne trouvons-nous pas dans un grand nombre de payens? Cependant beaucoup d'entre eux étaient aussi esclaves de la superstition que le peuple imbécille, et adoraient comme lui le bois et la pierre, ils croyaient, comme lui, les fables les plus ridicules; ils se soumettaient, comme lui, aux rites et aux cérémonies les plus extravagantes de la religion.

Combien parmi les modernes d'hommes habiles, distingués par leurs connaissances et leur savoir, ont-ils écrit et sonné le tocsin de la persécution, pour forcer les nations à croire des doctrines opposées au bon sens? Quel scandale ne résulte-t-il pas pour le christianisme qui leur faisait ainsi renoncer aux lumières de la nature, de la raison, de l'humanité! Nous avons fait voir que ce furent communément de très grands saints qui furent les plus grands incendiaires; ce furent des saints qui jouèrent dans l'église le rôle de la discorde et des furies. Il est vrai que dans plusieurs de ces saints la plus grande preuve de leur délire fut d'avoir voulu écrire; à moins qu'on ne supposât que des fripons ont pris leurs noms pour faire passer des opinions absurdes et détestables qu'ils avaient intérêt de faire croire aux hommes: dans ce cas il faut convenir qu'ils ont parfaitement réussi.

Est-il donc surprenant que des hommes savans et de beaucoup d'esprit puissent déraisonner comme les ignorans et les sots, quand ils s'occupent de choses qui ne sont point fondées sur la nature, et dans lesquelles la science ou la raison ne peuvent point les guider? Ou bien si des gens sensés veulent bien se laisser guider par des fripons, est-il bien étonnant de les voir s'égarer? En effet parmi les savans théologiens nous en voyons beaucoup qui sont bien plus occupés de se remplir la tête des opinions des autres, que du soin de penser par eux-mêmes; les personnes qui ont beaucoup de science et d'érudition et peu de jugement et d'esprit, se suivent communément les uns les autres comme les bêtes de somme; et nous trouvons pour l'ordinaire qu'ils ne savent tirer aucun fruit des connaissances dont ils se sont vainement surchargés.

Comme les hommes qui ont le plus de talens et de lumières sont sujets à des faiblesses, ne sont point exempts des préjugés dont les autres sont imbus, tombent dans des erreurs grossières et les poussent même plus loin, il est plus difficile de les remettre dans le bon chemin que les ignorens eux-mêmes. Fontenelle dit avec raison, que «quand les philosophes s'entêtent une fois d'un préjugé, ils sont plus incurables que le peuple lui-même parce qu'ils s'entêtent également et du préjugé et des fausses raisons dont ils le soutiennent.» Il rapporte à ce sujet l'histoire connue de la dent d'or d'un enfant de Silésie, sur laquelle les savans disputèrent beaucoup, jusqu'à ce qu'un orfèvre eût découvert que cette dent avait été, par fraude, recouverte d'une feuille d'or. V. l'histoire des oracles, chap. 4 et 8. L'histoire de cette dent d'or est celle de toutes les disputes de controverse qui s'élèvent dans la religion.