Quel exemple plus frappant du pouvoir de l'illusion sur les hommes les plus sensés que les oracles du Paganisme, et la croyance à la magie, qui furent jadis adoptés également par les grands et les petits, les savans et les ignorans, les philosophes et les femmelettes! Ces oracles partaient de divinités qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination des poètes, et les opinions sur la magie dans l'imagination des sots ou dans l'adresse des imposteurs. Les chrétiens reconnaissent que les oracles des payens n'étaient point dus à la divinité, mais plusieurs d'entre eux les attribuent au démon, tandis qu'il est évident qu'ils étaient dus à la fourberie des prêtres. Beaucoup de chrétiens dévots ont bien de la peine à se dégager du préjugé des revenans, des esprits, des apparitions, des visions, etc.; ils y voient des preuves de la résurrection, de l'existence d'un Dieu et de la distinction des deux substances dans l'homme.

Que dirons-nous, en effet, d'un de nos grands théologiens (le dr. Barrow), qui se sert de ces apparitions pour prouver l'existence de la divinité et celle de l'âme distinguée du corps? «Ces choses, dit-il, sont prouvées par les opinions et les témoignages du genre humain sur les apparitions dont les anciens poètes et les historiens ont parlé si souvent, et sur le pouvoir que l'on supposait aux charmes et aux enchantemens, qui devaient être les effets de quelque puissance invisible; c'est de là que sont venues toutes les idées sur la magie, les sortiléges, sur les pactes avec les esprits malins; vouloir les regarder comme des illusions, ce serait accuser le genre humain d'une stupidité et d'une crédulité très extravagante pour lui. Ce serait accuser la plupart des législateurs de fourberie et d'extravagance; ce serait accuser un grand nombre de tribunaux de cruauté et de sottise; enfin ce serait accuser un trop grand nombre de témoins ou de folie ou d'une malice extrême». Voyez Barrow's Works, vol. I, p. 398 et suiv.

D'où l'on voit que les théologiens ne sont pas difficiles sur le choix des preuves dont ils se servent pour appuyer leurs opinions. En effet, n'en déplaise au docteur Barrow, on pourrait légitimement et sans faire tort aux personnes dont il cite le témoignage, les accuser ou de friponnerie, ou de sottise, ou de malice, ou de mauvaise foi. On pourrait lui dire que toutes les opinions et les témoignages en faveur des conjurations, des enchantemens, des sortiléges, ne sont dus qu'à l'ignorance, à une crédulité excessive, à des prestiges, à de mauvais desseins. Ne voyons-nous pas qu'une multitude de créatures innocentes à la honte des tribunaux qui les jugent et des souverains qui font des loix, ont été injustement mises à mort pour des crimes prétendus dont il était impossible qu'elles fussent coupables? Ces infamies n'ont-elles pas continué même dans notre nation, jusqu'à ce que notre parlement, par un acte récent, eût anéanti ces loix aussi folles que cruelles[48]?

[ [48] Keyffler, dans ses Voyages, dit que ce sont les Génevois qui les premiers dans l'Europe ont aboli l'usage des procédures criminelles contre les sorciers; depuis 1652 personne n'a été chez eux condamné à la mort pour sorcellerie. Voyez tome I, p. 174.

A l'égard de la preuve que l'on tire des sortiléges pour prouver l'influence des esprits malins sur les esprits des hommes; les méchancetés que ceux-ci exercent, sur-tout en faveur de la religion, prouvent qu'ils n'ont pas besoin du diable pour pousser le crime à l'excès. L'on prétend encore que les contes d'apparitions et de revenans servent à appuyer le dogme de la résurrection, de l'immortalité de l'âme, etc.; mais nous répondrons à ceux qui se servent de pareilles preuves, que c'est affaiblir une cause, quelque bonne qu'elle puisse être, que de l'étayer par de semblables puérilités.

Si tant d'absurdités ont été presque universellement adoptées par le genre humain et crues par des personnes sages, éclairées et sensées d'ailleurs, nous ne devons trouver ni miraculeux ni surnaturel que des dogmes tels que celui de la Transubstantiation, ainsi, que beaucoup d'autres pareils, aient trouvé dans des génies profonds des défenseurs ardens, et dans les peuples stupides, des adhérens aveugles, capables de se prêter à toutes les extravagances et à toutes les cruautés qui leur étaient conseillées par leurs prêtres, sans jamais entendre un mot du fond de la question.

Quand on eut vu que les hommes embrassaient avec tant d'ardeur les dogmes et les cérémonies, à l'aide desquelles on leur disait qu'ils obtiendraient la félicité éternelle et se garantiraient des châtimens de l'avenir; quand on vit le respect et la vénération profonde que montraient aux inventeurs de ces doctrines et de ces pratiques les souverains crédules autant que leurs sujets; quand on vit les priviléges et les immunités accordés aux gens d'église; les honneurs et les richesses que l'on accumulait sur leurs têtes; leur nombre dut naturellement s'accroître: voilà sans doute pourquoi nous voyons les prêtres si multipliés chez les chrétiens jusqu'à ce jour. Comme l'église devenait si lucrative et procurait de si grands avantages, une foule d'hommes paresseux, avides, orgueilleux s'empressa d'entrer à son service; on entrevit des moyens de bien vivre sans rien faire, d'acquérir des richesses sans aucun travail, des dignités et des honneurs sans mérite ni talens. Une ruche remplie de miel ne peut manquer d'attirer les guêpes et les frélons.

Un pareil corps d'hommes, ainsi séparés du reste du genre humain, devenu si nombreux, eut des intérêts non-seulement distingués, mais encore très opposés à ceux des nations; le clergé s'occupa donc uniquement du soin de piller et de subjuguer le monde chrétien, et après avoir acquis des biens immenses, il ne songea qu'à les augmenter encore[49]. En conséquence dès que quelqu'un osait douter de la vérité des dogmes enseignés par le clergé, ou de l'efficacité des pratiques et des cérémonies qu'il avait ordonnées, l'église se trouvait en danger. Il fallait donc absolument y remédier; quel moyen employer pour obliger les hommes à croire les choses qu'il était de l'intérêt de l'église ou du clergé que l'on crût? Leur dire qu'ils seraient damnés s'ils osaient en douter, pouvait bien opérer quelque chose; mais ce moyen ne suffisait pas encore; il y a toujours des gens qui doutent, même malgré eux, et qui du doute peuvent passer à l'incrédulité, sans pouvoir s'en empêcher. Il est donc impossible de venir à bout des hommes, sinon en joignant des châtimens futurs, de former des doutes, et encore plus de faire connaître leurs doutes et leur incrédulité; par là l'on parvient à les forcer de professer ce qu'ils ne peuvent ni comprendre ni croire et de se conformer extérieurement aux volontés du clergé.

[ [49] Je crois devoir rapporter ici un exemple qui prouve le pouvoir tyrannique que le clergé romain posséda jadis dans notre nation, et les moyens qu'il mettait en usage pour conserver ce qu'il nommait les droits et les immunités de l'église. En conséquence, le lecteur trouvera ici la formule du serment que le roi Henri III fut obligé de prêter sur les évangiles, qui lui furent présentés par un archevêque, tandis que lui, ainsi que tous les évêques présens, tenaient des cierges allumés. Cette cérémonie est tirée de Mathieu Paris; la voici telle qu'elle est rapportée. Par l'autorité du Dieu tout-puissant, du Fils et du Saint-Esprit, nous anathématisons et nous chassons des portes de notre Sainte Mère Église, tous ceux qui sciemment et malicieusement priveront les Église de leurs droits. Après cela, sur l'ordre de l'archevêque, on jetta les cierges à terre où ils s'éteignirent en répandant de la fumée; alors l'archevêque dit ces mots: qu'ainsi soient éteintes, périssent et fument les âmes damnées de tout ceux qui violeront ces règles ou qui les interpréteront d'une façon sinistre. Alors tout le monde s'écria, et le roi plus souvent et plus fortement que tous les autres Amen! Amen! Amen! Voilà ce qui se passa dans la chapelle de Sainte-Catherine à Westminster. Voyez Mathieu Paris dans la vie de Henri III.

Cela peut servir à nous faire découvrir pourquoi les prêtres insistent si fortement sur la nécessité de la foi et y attachent un si grand mérite. Sans la foi, il est impossible de plaire au clergé ni d'avoir pour lui la confiance aveugle dont il a besoin pour piller et tyranniser les peuples: en effet que deviendraient les richesses, la grandeur, le crédit, la puissance des fripons, sans la crédulité des sots?