Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire, lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.
C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M. Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester. Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout, mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait d'être pendu.
Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres; le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville, environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que de tranquillité.
Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M. Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis XV, où il y avait un chœur de musique, et le jeune homme, fourrant sa tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu, quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale, avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'œil crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière, et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami, la paix est faite.»
M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux, par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les démocraties.
Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience religieuse de l'innocence souffrante.