JOSEPH II et LÉOPOLD II.
L 'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un exemple.
Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.
Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.
Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.
Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la principale vertu d'un monarque.
Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son cœur peu sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait une matière intéressante.
Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son avis.
Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.
Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.