L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais lui donnait même un air de libéralité.
Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon esprit et mon cœur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur lui-même.
Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé de tout le monde, s'était rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale, à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en s'accusant lui-même avant la découverte de son crime, il pourrait exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle, ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté, donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences criminelles des tribunaux.»
Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère; car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois.
Léopold II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive, plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour maxime le Festina lente d'Auguste. Il se donnait du temps pour régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa manière de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre pouvait faire à sa place.
Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon l'assiette de sa santé.
Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau, servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.
Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno pour les submerger en sa présence.
La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir, s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de l'amendement des malfaiteurs.
Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il a défendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffinées et les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins.