Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps de se faire connaître.
Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute. Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette police, ce second chef-d'œuvre de Léopold, qui a été la seule chose qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions pour ou contre la crédibilité des témoins.
J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure, l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux, était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il me passa en revue l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême, par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes, fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité, me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère, abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui faire la guerre.
Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans l'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant, qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer, calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles!
Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits, qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse, qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges, parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en Autriche.
Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.
La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II, a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis que c'était l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt.
On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait certainement évités.
Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres princes, qui ne le valaient pas?
Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le passé, ils ont dit que ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché, fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à ses ministres.