Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.

O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la vérité! Tu es le héros de mon cœur, moins merveilleux et étonnant sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de mettre au-dessus de tous les hommes!

VII

LE PRINCE KAUNITZ.

L a monarchie autrichienne a eu beaucoup de généraux célèbres et un seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui a marqué dans l'histoire autant par la longue durée de son ministère que par le traité de Versailles, vit encore dans la mémoire de ses contemporains par ses qualités personnelles et ses singularités.

Il était grand, bien fait, recherché dans sa parure, ridicule par sa perruque à cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathétique dans son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de droit, elle avait même les grâces d'une contenance naturelle, et portait le cachet de la supériorité.

Il ne saluait guère que de la tête ses amis avec un souris paternel, tous les autres avec un air protecteur. Il était bon, juste, loyal, désintéressé, quoiqu'aimant et demandant même tout bonnement aux cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui avaient rapport à ses goûts.