Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande réflexion. Personne n'a eu une érudition plus vaste que lui, dans la terminologie technique, et elle était d'une grande recommandation auprès de lui pour ceux qui la possédaient. Il se laissait séduire par un mot de ce genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot.
Il était savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protégeait les artistes en tous genres, car même les ouvriers parfaits dans des métiers subalternes étaient honorés de son estime particulière; et il avait une véritable passion pour les ouvrages bien finis, au point qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait beaucoup, il caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant: «Voilà une plaque qui n'a certainement pas été faite en Allemagne.»
Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue expérience lui ont acquis à juste titre le nom du Nestor de la politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand nombre de goûts, et de n'être sujet à aucune passion. Ses amis se plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis n'avaient à se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part. Il écoutait, avec une attention et une patience extrêmes, les détails les plus diffus, et répondait exactement à chaque point; mais il n'admettait guère la réplique.
En général il était pénible, dans les derniers temps surtout, de traiter d'affaires avec lui à cause de sa surdité et de son peu de ménagement; car, comme il était difficile d'obtenir une audience particulière, on se trouvait réduit à lui parler fort haut, et à s'exposer à une de ses fréquentes incartades devant tout le monde.
Il était fort économe de son travail, et paraissait prodigue de son temps, en s'occupant longuement à des choses de fantaisie, et souvent à des niaiseries; mais son but était de se ménager beaucoup de temps pour penser, et de conserver la tête fraîche et bien reposée.
Une de ses maximes principales, qu'il débitait souvent, et dont l'empereur Joseph aurait dû profiter, était de ne jamais rien faire de ce qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais mieux découper du papier, disait-il, que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si avare d'écriture qu'il ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche, il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir expédié tous les papiers qui se trouvaient dessus; de là provenaient les retards et les heures incertaines de ses dîners. A juger de son goût pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce qu'il faisait, il y a apparence que l'écriture devait lui coûter plus qu'à un autre, mais le peu qu'il écrivait était parfait.
Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, étaient rares, par conséquent flatteuses et toujours essentielles, surtout pour des précautions de santé. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si peu de choses obligeantes, que j'ai reçu le compliment le plus délicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la première fois, il me dit d'un ton grave: «Je me réjouis de faire la connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et personne du mal.» Toutes les fois que je pense à ce compliment, je me dis, je suis donc plus heureux que sage.
Malgré la reconnaissance et l'admiration que j'ai vouées à sa mémoire, je dois parler de ses défauts et de ses singularités, parce que ce sont surtout les petites taches, qui intéressent le plus dans la physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse, plaisent à notre malignité, et servent parfois à relever la beauté d'un caractère, comme une mouche sur le visage d'une belle femme relève sa blancheur.
Le défaut principal du prince de Kaunitz était l'égoïsme, mais qui, étant calculé, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait du mal à personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa santé, en éloignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances à sa commodité, à ses goûts et à son bien-être. Déjà dans sa jeunesse il avait accoutumé l'impératrice Marie-Thérèse à lui permettre de fermer ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence, quand il trouvait qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une température égale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il ôtait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait sans cérémonie une longue toilette de bouche devant toute la compagnie. Accoutumé à se retirer à onze heures du soir, il ne se gênait ni pour un archiduc ni même pour l'empereur, et s'il se trouvait encore à cette heure à son billard, il lui tirait sa révérence et le plantait là.
Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une femme, même étrangère, qui en avait, voulait se mettre à côté de lui, il lui disait très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame, vous puez.»