L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque chose à ce galimatias.
La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas. Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne l'égalera jamais en voulant l'imiter.
Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime. Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin de l'amitié.»
Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et ingénieuses.
«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus et meurent de froid.»
Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se ressemblent toutes.
Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait, l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait troubler ses arrangements.
Le général Clerk, membre du Parlement et du parti de l'opposition, était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le spectacle français.—Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux Tuileries.—Non, madame, je n'aime pas la promenade.—Mais apparemment vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de visites à faire?—Oh non, madame, je ne fais point de visites.—Mais, monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous ennuyer toute l'après-dînée.—Pardonnez-moi, interrompit le général, quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours.
Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée, répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité.
Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître, où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux spectateurs.