Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure, ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et disait, que c'était un œuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari, son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés.

Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle, et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.

Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure, et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des Lampons, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades, Lampons; et celle des Lanturlus dont les chansons finissaient par: Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse, les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser la main de notre reine.

Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne. Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec madame de Marsan, la patriarche des dévotes.

Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice; toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.

La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.

L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France; elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus heureux.

La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les scènes affreuses du terrorisme.


Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances à Paris.