Voilà donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me paraît la plus extraordinaire et la plus remarquable de son histoire.
Il possédait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des couleurs, des teintures et une espèce de similor d'une rare beauté. Peut-être même était-ce lui qui avait composé ces pierreries dont j'ai parlé, et dont la finesse ne pouvait être démentie que par la lime. Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une médecine universelle.
Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait avec des follicules de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà tout ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il fallait faire pour vivre longtemps. En général, il n'annonçait jamais, comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles.
Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait avec une emphase mystérieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait à l'imagination une carrière vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses trésors, et la noblesse de son origine.
Il se plaisait à raconter des traits de son enfance, et se peignait alors environné d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses magnifiques, dans un climat délicieux, comme s'il aurait été le prince héréditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu découvrir qui il était, pas même sa patrie.
Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le français avec un accent piémontais, l'italien supérieurement, mais surtout l'espagnol et le portugais sans le moindre accent.
J'ai ouï dire qu'entre plusieurs noms allemands, italiens et russes, sous lesquels on l'a vu paraître avec éclat dans différents pays, il avait aussi porté anciennement celui de marquis de Montferrat. Je me rappelle que le vieux baron de Stosch m'a dit à Florence avoir connu, sous le règne du Régent, un marquis de Montferrat, qui passait pour un fils naturel de la veuve de Charles II, retirée à Bayonne, et d'un banquier de Madrid.
M. de Saint-Germain fréquentait la maison de M. de Choiseul, et y était bien reçu. Nous fûmes donc bien étonnés d'une violente sortie que ce ministre fit à sa femme au sujet de notre héros. Il lui demanda brusquement, pourquoi elle ne buvait pas? et elle lui ayant répondu: qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le régime de M. de Saint-Germain avec bon succès, M. de Choiseul lui dit: «Pour ce qui est du baron, à qui j'ai reconnu un goût tout particulier pour les aventuriers, il est le maître de choisir son régime, mais vous, madame, dont la santé m'est précieuse, je vous défends de suivre les folies d'un homme aussi équivoque.» Pour couper une conversation qui devenait embarrassante, le bailli de Solar demanda à M. de Choiseul, s'il était vrai que le gouvernement ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en France sur un pied si distingué? «Sans doute que nous le savons, répliqua M. de Choiseul (et ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un juif portugais, qui trompe la crédulité de la ville et de la cour. Il est étrange, ajouta-t-il en s'échauffant davantage, qu'on permette que le roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort jamais qu'environné de gardes, comme si tout était rempli d'assassins.» Ce mouvement de colère provenait de sa jalousie contre le maréchal de Belle-Isle, dont Saint-Germain était l'âme damnée, et auquel il avait donné le plan et le modèle de ces fameux bateaux plats qui devaient servir à une descente en Angleterre.
La suite de cette inimitié et les soupçons de M. de Choiseul se développèrent peu de mois après. Le maréchal intriguait sans cesse pour se faire l'auteur d'une paix particulière avec la Prusse, et pour rompre le système de l'alliance entre l'Autriche et la France, sur lequel était fondé le crédit du duc de Choiseul. Louis XV et madame de Pompadour désiraient cette paix particulière. Saint-Germain leur persuada de l'envoyer à la Haye au duc Louis de Brunswick, dont il se disait l'ami intime, et promit de réussir par ce canal dans une négociation dont son éloquence présentait les avantages sous l'aspect le plus séduisant.
Le maréchal dressa les instructions, le roi les remit lui-même avec un chiffre à M. de Saint-Germain, qui étant arrivé à la Haye, se crut assez autorisé pour trancher du ministre. Son indiscrétion fit que M. d'Affry, alors ambassadeur en Hollande, pénétra le secret de cette mission, et fit, par un courrier qu'il envoya, des plaintes amères à M. de Choiseul, de ce qu'il exposait un ancien ami de son père, et la dignité du caractère d'ambassadeur à l'avanie de faire négocier la paix, sous ses yeux, sans l'en instruire, par un étranger obscur.