M. de Choiseul renvoya le courrier sur le champ, ordonnant à M. d'Affry d'exiger avec toute l'énergie possible des Etats généraux que M. de Saint-Germain lui fût livré, et cela fait, de l'adresser, pieds et poings liés, à la Bastille. Le jour d'après, M. de Choiseul produisit au conseil la dépêche de M. d'Affry; il lut ensuite la réponse qu'il lui avait faite, puis, promenant ses regards avec fierté autour de ses collègues, et fixant alternativement le roi et M. de Belle-Isle, il ajouta: «Si je ne me suis pas donné le temps de prendre les ordres du roi, c'est parce que je suis persuadé que personne ici ne serait assez osé de vouloir négocier une paix à l'insu du ministre des affaires étrangères de Votre Majesté!» Il savait que ce prince avait établi et toujours soutenu le principe, que le ministre d'un département ne devait pas se mêler des affaires d'un autre.

Il arriva de là ce qu'il avait prévu: le roi baissa les yeux comme un coupable, le maréchal n'osa pas dire le mot, et la démarche de M. de Choiseul fut approuvée, mais M. de Saint-Germain lui échappa. L. H. P., après avoir fait valoir beaucoup leur condescendance, envoyèrent une garde nombreuse pour arrêter M. de Saint-Germain, qu'on avait averti secrètement et qui s'enfuit en Angleterre.

J'ai quelques données qui me font croire qu'il en repartit bientôt pour se rendre à Pétersbourg. De là, il apparut à Dresde, à Venise et à Milan, négociant avec les gouvernements de ces pays pour leur vendre des secrets de teintures, et pour entreprendre des fabriques. Il avait alors l'air d'un homme qui cherche fortune, et fut arrêté dans une petite ville du Piémont pour une lettre de change échue; mais il étala pour plus de 100,000 écus d'effets au porteur, paya sur le champ, traita le gouverneur de cette ville comme un nègre, et fut relâché avec les excuses les plus respectueuses. En 1770, il reparut à Livourne, portant un nom russe et l'uniforme de général, traité par le comte Alexis Orlof avec une considération que cet homme fier et insolent n'avait pour personne, et qui me paraît avoir un grand rapport avec un propos du prince Grégoire, son frère, tenu au margrave d'Anspach.

Saint-Germain s'était établi quelques années après chez ce dernier, et l'ayant engagé à aller avec lui voir ce favori fameux de Catherine II, qui passait à Nuremberg, celui-ci dit tout bas au margrave, en parlant de Saint-Germain, à qui il faisait le plus grand accueil: «Voilà un homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution.»

Il était logé à Triesdorf, et y vivait à discrétion avec une insolence impérieuse qui lui allait à merveille, traitant le margrave comme un petit garçon. Quand il lui faisait humblement des questions sur sa science, la réponse était: «Vous êtes trop jeune pour qu'on vous dise ces choses-là.» Pour s'attirer encore plus de respect dans cette petite cour, il montrait de temps en temps des lettres du grand Frédéric: «Connaissez-vous cette main et ce cachet?» disait-il au margrave, en lui montrant la lettre dans son enveloppe. «Oui, c'est le petit cachet du roi.»—«Eh bien, vous ne saurez pas ce qu'il y a dedans,» et puis il remettait la lettre dans sa poche.

Ce prince prétend s'être assuré que les pierres précieuses de M. de Saint-Germain étaient fausses, ayant trouvé moyen d'en faire toucher une par la lime de son joaillier, qui fut aposté au passage du diamant qu'il s'agissait de montrer à la margrave, qui était au lit, car Saint-Germain avait grand soin de ne pas perdre ses pierreries de vue.

Enfin, cet homme extraordinaire est mort près de Schleswig, chez le prince Charles de Hesse, qu'il avait entièrement subjugué, et engagé dans des spéculations qui ont mal réussi. Durant la dernière année de sa vie, il ne se faisait servir que par des femmes, qui le soignaient et le dorlotaient comme un autre Salomon, et après avoir perdu insensiblement ses forces, il s'est éteint entre leurs bras.

Toutes les peines que les amis, les domestiques et même les frères de ce prince, se sont données pour arracher de lui le secret de l'origine de M. de Saint-Germain, ont été inutiles; mais ayant hérité de tous ses papiers et reçu les lettres arrivées depuis au défunt, le prince doit être mieux instruit sur ce chapitre que nous, qui vraisemblablement n'en apprendrons jamais davantage, et une obscurité si singulière est digne du personnage.