XVII

ALCHIMIE.

J 'ai connu particulièrement dans le temps de mes recherches hyperscientifiques un nommé Duchanteau, homme assez extraordinaire pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel homme, spirituel, aimable, éloquent, et passionné pour les sciences occultes. Après avoir longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes, il se fit circonscrire à Amsterdam, parce qu'il s'était mis en tête qu'il fallait être juif pour obtenir d'être initié par les rabbins dans tous les mystères de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il s'adonna à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé pour produire la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingénieux, parce qu'il s'accorde réellement avec tous les passages essentiels des livres alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs énigmes principales. Tous s'accordent à dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur avec le supérieur, et que le feu, le vase et la matière doivent se trouver dans le même sujet.

Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux, c'est moi, et tout homme mâle, qui est bien constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin d'autre chose que de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la moindre chose à boire ni à manger, et j'en sortirai au bout de quarante jours avec la pierre philosophale!

Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge des Amis réunis et ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au bout. Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux et presque merveilleux. Son procédé et son secret consistaient à se nourrir uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voilà la coovation du supérieur avec l'inférieur, nous disait-il, mon urine est la matière, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet.

Duchanteau ayant été mis dans une chambre comme dans un bain, on lui donna des vêtements, et des frères se relayaient pour le surveiller et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre, qui pût altérer la vérité de ses assertions. Dans les premiers jours il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brûlante, mais son urine commençant à s'épurer et à s'épaissir, le martyre de ses besoins se calma peu à peu; toutes les facultés de son esprit s'exaltèrent; tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus éloquent; et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta prodigieusement. Mais tout cela était accompagné d'une fièvre qui, toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse. La crainte que cet homme ne mourût dans son opération, et des réflexions très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver, déterminèrent le conseil de la loge à forcer Duchanteau de quitter son entreprise. Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans avoir rien pris que son urine, laquelle s'était réduite à la valeur d'une demi-tasse; elle était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse, gluante et d'une odeur balsamique et excellente; on l'a déposée et conservée précieusement dans nos archives, mais la révolution a détruit cette urine anoblie qui, peut-être, était une médecine admirable, et je n'ai jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue.

Après que Duchanteau eut terminé son jeûne de vingt-six jours, il mangea et but le même soir autant que les six convives ensemble, qui soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette intempérance ne lui fit pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir manqué son but qu'il avait été si près d'atteindre, il voulut absolument renouveler son expérience; mais il ne put la soutenir que jusqu'au seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent tout à coup; et, comme il mourut peu de temps après, il y a apparence que cette épreuve lui a coûté la vie.

Je ne puis pas m'empêcher de faire mention d'un autre procédé pour obtenir la pierre philosophale, aussi ingénieusement exposé que le précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux. Un nommé Clavières, Genévois, depuis ministre des finances durant la révolution, était possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et il le vendit à la loge des Amis réunis, dans le temps qu'il n'était qu'un pauvre petit commis au trésor royal. Voici à quoi ce procédé bizarre et horrible se réduisait: il fallait avoir un jeune homme et une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une constellation marquée. Il fallait que leur premier enfant fût mâle, et cet enfant devait en naissant entrer dans un récipient de verre, promptement luté contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour calciner ce malheureux enfant, lequel, à ce que disait l'auteur du manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, après un procédé alchymique fort étendu, par conséquent trop long à rapporter, et dont même je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre humain, puisque, non-seulement il serait médecine universelle et pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient à l'infini, étant décuplées à chaque procédé réitéré. Tout cela était présenté sous des formes si spécieuses, et avec des explications si ingénieuses de diverses allégories de la fable, et surtout des douze travaux d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit et l'érudition de l'auteur en détestant sa folie et sa cruauté.

Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le nom, avait porté depuis le même manuscrit à C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement, qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu religieux, avaient pensé sérieusement à entreprendre ce grand œuvre, qui pourtant les a épouvantés par son incertitude et le nombre de ses difficultés.

Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des recherches en alchymie, mais je n'ai trouvé sur la transmutation des métaux rien qui méritât une place dans mes souvenirs, qu'une seule preuve de la possibilité de changer le cuivre en argent. Le comte Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montré deux monnaies de cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation, laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa présence. Les deux monnaies étaient au coin d'Espagne, l'une entièrement convertie en argent, tandis qu'on n'en a jamais frappé de cette espèce qu'en cuivre; l'autre était teinte au milieu, de part en part, en argent, et, étant coupée en deux, on voyait distinctement que le morceau d'argent n'était point incrusté, mais que la goutte qui a produit cette transmutation avait percé d'outre en outre.