XVIII

ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.

L ors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices, chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.

Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous enseigner comment il faut le mettre en œuvre. Alors, il reprenait l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures, leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts, clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!


Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.

Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne, s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela, ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour de Dieu, ne vous gênez pas!