Les lettres que ce prince écrivait au comte dans sa prison sont d'une inconséquence et d'une abnégation de la royauté aussi singulière qu'incroyable. Dans la première, il demandait presque pardon au dépositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison, et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de la Pologne, qui venait de se dévoiler: On nous l'avait bien prédit, et on aurait bien pu l'empêcher, si M. d'Aiguillon avait été mieux instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît que Louis XVI a tenté d'appliquer l'idée de cette correspondance à un contrôle plus utile, celui d'être informé particulièrement de ce qui se passait dans l'intérieur de son royaume.
M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai pour voyager et s'instruire sur différents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna de lui faire parvenir directement par une voie sûre qu'il lui indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait découvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si impénétrables aux regards d'un souverain éloigné. Mais Louis XVI n'était ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumières naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fâché des libertés que prenait son jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à casser le cou à M. de Pezai, lequel était aussi mince courtisan que poëte.
Je crois que cette machine de contrôle a fourni aussi la pensée ingénieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commencé sous le règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé depuis, beaucoup plus perfectionnée, à Vienne et à Paris.
Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II dit à son frère: Mes ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non pas un pauvre roi.
Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à l'hôtel où il y avait la salle d'assemblée, proposa à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter une caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus volontiers, que le prix était modique, et qu'elle en avait précisément besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui arrivèrent, se trouvait un vieillard, qui intéressait toutes les dames par le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons déjeuners et sa complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le plaignait surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il paraissait presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double lorgnette.
Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une tout autre manière, car il leur enlevait tout leur argent. Après avoir fait des gains énormes, il partit. Le lendemain de son départ, un garçon de la salle apporta à la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait oubliée. Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra ce pauvre homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant à l'examiner, s'aperçut que c'était un excellent microscope, et l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle était marquée. On fit passer toutes celles qui étaient sur la table, sous le microscope, toutes se trouvèrent marquées, et on ne plaignit plus l'aveugle clairvoyant.
J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière, lequel, en se réveillant la nuit dans l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent comme en plein jour. Pour s'assurer de la vérité de ce phénomène, il s'était levé plusieurs fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette clarté ne durait que peu de minutes, et il était obligé de rechercher son lit à tâtons.