Le marquis me quitta le premier, et, dès qu'il fut sorti, le comte, furieux de sa longue contrainte, éclata en reproches contre moi de ce que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là son ancien gouverneur; que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme qu'il avait vu, était ou n'était pas celui avec lequel il avait passé deux années de sa vie presque côte à côte; que c'était certainement le même homme, non-seulement parce qu'il ressemblait à son gouverneur trait pour trait, mais qu'il avait le même son de voix, les mêmes gestes, la même posture, les mêmes révérences, les mêmes phrases coutumières, et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien ne lui ôterait la certitude d'avoir retrouvé en lui son mauvais sujet de gouverneur, ni ne l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le rencontrerait dans la rue.

Prévoyant les malheurs qui pourraient en résulter, j'obtins encore par mon crédit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu'à ce que je lui eusse démontré l'impossibilité de l'identité des deux personnages en question par nombre de témoignages incontestables, qui prouveraient qu'ils ont existé, pendant plus d'une année, à la distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon ami Caraccioli et ses élèves de toutes les circonstances de cette fâcheuse affaire, et de la nécessité de détruire une erreur, justifiée par des apparences si singulières.

On convint d'un rendez-vous auquel furent convoquées plusieurs personnes de différents états, qui avaient connu, logé et nourri mon marquis Caraccioli, pendant toute une année du séjour de l'autre à Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par écrit, irrécusables d'un alibi de près de deux ans. Mais un accident bien particulier pensa tout gâter.

Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent entretenu son élève du plaisir qu'il aurait à se donner un habit de satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le hasard voulut que mon Caraccioli arrive précisément avec un tel habit, d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-là n'avaient encore jamais porté du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa éclater; cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les voix de tant de témoins qui déposaient avec chaleur en faveur de mon Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de très-mauvaise grâce qu'il écouta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le détromper, et qui étaient sans réplique. Mais lui-même donnait par une telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur la réflexion, et qu'il y a une grande différence pour notre croyance entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée. Le comte de Werthern a été forcé de convenir qu'il avait tort, et malgré cela il est resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli à Lausanne avait été la même personne que mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait porté la complaisance jusqu'à montrer à ce comte le seul endroit par où il ne ressemblait pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie charnue au-dessus de la hanche.

Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-être le plus surprenant et que j'ai toujours caché au comte de Werthern. L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux grands pécheurs, ayant les mêmes goûts antiphysiques, et le caractère de leur écriture était assez ressemblant pour pouvoir y être trompé.


Le docteur Malouin, médecin consultant de M. le Dauphin, voyant une fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle contenait, et ayant appris que c'était une médecine pour M. le Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il, on ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit toute pleine. Comment, s'écria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit: Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps que je ne me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il l'avala.


L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans, a été le premier auteur et directeur de la petite correspondance secrète que Louis XV avait établie pour amuser sa petite politique. On avait placé auprès de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait compte directement au roi de tout ce qui se présentait. Cette machine aurait été un excellent contrôle du ministère des affaires étrangères, si Louis XV avait su l'employer en monarque éclairé; mais il ne faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il apprenait et sacrifiait ses intérêts à sa discrète curiosité.

M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystère d'iniquité royale; M. le duc d'Orléans avec lequel il était intimement lié, l'avait instruit des traces qu'il en avait trouvées dans les papiers de feu son chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet amusement de son maître, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais il était pourtant fâché d'en savoir la direction entre les mains du comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait comme étant l'homme le plus propre à lui succéder, parce que de tous les seigneurs de la cour, il en était le plus digne pour son génie et son habileté, ce qui pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour être choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement tolérant que son prédécesseur. Ayant découvert cette machine, il eut l'air d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il força la pusillanimité de son maître à faire enfermer le comte à la Bastille.