Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des trumeaux.
Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le tour.
Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne pouvait pas atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre, elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas être, ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait être dedans. Mais que fit-elle pour constater cette expérience, la dernière qui restait à faire? toujours assise aux bords de ce miroir, elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur, et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus du cercle de ses idées; elle ne regarda plus aucune glace et renonça pour toujours à un objet qui intéressait sa curiosité.
Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne à leurs recherches métaphysiques, mon Ermelinde me paraît avoir été le Kant des chats.
J'ai servi à vérifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que je ne doive pas l'attester dans ces mémoires.
Le comte de Werthern, depuis grand-maître de la garde-robe de Frédéric II, finissant ses études à Lausanne, avait eu un gouverneur qui se nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec son élève, qui ne cessait de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres.
L'année d'après qu'ils se furent quittés, je rencontrai le comte à Milan, allant à Rome, où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il, mon coquin de gouverneur qui m'a volé en partant, et qui voyage à présent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien rosser. Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis, que je savais être le conducteur des jeunes seigneurs polonais, précisément dans les années où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur qui le tourmentait.
J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu'à la vérité Caraccioli était auteur et avait un titre d'officier major de Pologne comme le sien, mais que c'était le plus honnête homme du monde, et qu'il ne pouvait pas avoir été en même temps à Rome et à Lausanne. Malgré tout cela, mon ami qui était fort opiniâtre, persistait dans son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui avaient beaucoup connu son Caraccioli à Lausanne, venaient de le revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en avaient rapporté, ne laissait aucun doute sur l'identité de la personne.
Comme l'aîné des deux frères avait la tête fort chaude, et que mon ami ne ménageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à ce qu'il eût vu l'homme et examiné le tout de sang-froid. En conséquence, dès que nous fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai une entrevue chez moi. Le marquis, que je n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier, frappé par la ressemblance la plus étonnante qui fut jamais, avait toutes les peines du monde de contenir son animosité, m'ayant donné sa parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette première rencontre.