«Aix-en-Savoie, le 20 août 1814 (soir).
»J'ai reçu hier votre lettre du 12 de ce mois, et je vois avec plaisir que vous en recevez quelques-unes des miennes. Vous aurez déjà sûrement reçu celle où je vous parlais de la triste réponse que mon père vient de me faire. Je suis bien touchée de l'offre que vous me faites qu'en toute circonstance vous êtes décidé à me suivre. J'ai bien besoin de vos bons conseils, et ils me deviennent, à présent, plus nécessaires que jamais. Aussi j'espère que j'aurai bientôt le plaisir de vous revoir. Je voudrais que vous puissiez combiner cela de manière que vous soyez privé le moins longtemps possible de la société de Mme de M... Je sens comme cela sera triste, et je crains qu'elle finira par me prendre en grippe.
»J'ai répondu à mon père ainsi qu'au prince Metternich. J'ai fait de belles phrases à ce dernier sur la confiance que j'avais en lui, et j'ai surtout appuyé sur la satisfaction que j'éprouvais de la promesse que l'on me donnait, que je pourrais me rendre à Parme. Il paraît que M. Magawly y fait des changements sages et réforme bien des abus du gouvernement provisoire. J'ai reçu là-dessus une longue lettre de M. de Bausset que je vous communiquerai quand vous reviendrez. Je veux vous ennuyer de toutes mes affaires, mais il faudra que vous souffriez cet ennui comme une preuve de la confiance et de l'amitié que j'ai pour vous.
»J'ai reçu des nouvelles de l'Empereur, du 6 août. Il me dit beaucoup de bien de vous et me recommande de ne pas croire tout ce que l'on pourrait me dire contre lui. Il se portait bien, était heureux, tranquille, et pensait surtout beaucoup à moi et à son fils.
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»Je vous prie de me rappeler au bon souvenir de Mme de M..., j'espère que j'apprendrai bientôt son heureuse délivrance, et je vous avertis que je veux être la marraine de son enfant.
»Écrivez-moi, je vous prie, bien exactement et croyez à toute mon amitié.
»Votre très affectionnée,
»LOUISE.»
On ne peut s'empêcher de remarquer en relisant la fin de cette lettre, la tranquille indifférence avec laquelle la femme de Napoléon se plaît à constater que ce dernier lui semble résigné, heureux même suppose-t-elle, dans sa retraite forcée de l'île d'Elbe! Non contente de s'être refusée à y rejoindre son époux, elle ne songe même pas seulement à le plaindre... Elle s'accommode parfaitement, semble-t-il, de leur séparation prolongée. Oubliant ses serments d'aller le rejoindre et de lui ramener son fils, Marie-Louise—sans le dire ouvertement—trouvera presque choquante, un jour, et déloyale, l'évasion du prisonnier de l'île d'Elbe, et sa tentative de récupérer sa couronne! Tant d'inconscience explique, sans les excuser, les défaillances successives de cette princesse. Comme le prétend avec raison en parlant d'elle la Revue historique: «Marie-Louise ne pensait pas»; on peut ajouter à ce jugement que son cœur n'était point organisé d'une façon plus heureuse que son cerveau, et qu'il fonctionnait tout à fait défectueusement.
Mon grand-père a cherché, dans ses écrits, à excuser sa souveraine, autant qu'il l'a pu, et il ne viendra certainement à personne l'idée de lui en faire un reproche, car elle avait toujours été—comme on l'a vu—remplie de bonté pour lui. Il aurait eu mauvaise grâce à l'accabler d'ailleurs, quand Napoléon, même à son lit de mort, s'est montré si indulgent pour le caractère véritablement ingrat de sa seconde femme. A près de cent ans de distance, nous n'avons pas les mêmes ménagements à garder. Nous ne serons point le détracteur de parti-pris de l'impératrice Marie-Louise, mais encore moins son apologiste. Nous nous efforcerons de juger sa conduite avec impartialité, en ne disant de cette souveraine que ce que nous croyons être l'expression de la vérité.