Plus d'un contemporain, plus d'un historien qui ont connu ou étudié Marie-Louise la traitent d'esprit léger et irréfléchi, et constatent en elle l'absence totale de caractère et de tout sens politique.
Il faut en effet quand on étudie de près l'histoire de la deuxième femme de Napoléon (qu'il jugeait lui-même plus tard faible et frivole malgré son extrême indulgence pour elle) reconnaître que cette impératrice était faite pour une existence terre à terre et exempte d'orages, qu'elle était douée par la nature d'un tempérament bourgeois de petite grisette. Née sur les marches d'un des trônes les plus illustres de l'Europe, elle ne se montra, en aucune rencontre, à la hauteur du rôle éminent que les circonstances et l'assentiment de son père l'avaient appelée à jouer sur la scène du monde. Nous dirons plus, les événements dramatiques, survenus pendant la durée si courte de son règne éphémère, ne semblèrent lui laisser plus tard,—après la chute de l'Empire français—que des souvenirs de véritable terreur, en même temps qu'une répugnance invincible à en affronter de nouveau les agitations et les périls.
Nous pourrions nous borner à ces appréciations diverses, recueillies un peu partout et puisées dans les écrits des témoins vivant à la même époque, comme dans les récits des historiens contemporains actuels. Nous choisirons, cependant, pour mieux confirmer la justesse des jugements portés plus haut sur l'impératrice Marie-Louise, deux autres témoignages décisifs, le dernier surtout puisqu'il émane de l'infortuné duc de Reichstadt lui-même!...
Écoutons d'abord celui de Prokesch Osten, ce fidèle et unique ami du fils de Napoléon et de Marie-Louise. S'il cherche d'abord à exonérer cette princesse des griefs articulés contre elle dans le livre de M. de Montbel, il est loin cependant de conclure à son innocence complète et à son irresponsabilité absolue. Voici le langage qu'il tient à son sujet:
«Montbel fait tort à Marie-Louise en ne remarquant pas qu'elle voulait rester (en 1814) à Paris. Elle eût été satisfaite si le peuple l'eût empêchée de partir le 29 mars. Ceux qui lui supposent des arrière-pensées royalistes, etc., qui disent qu'elle vit avec joie la perte de son trône et de son époux, ne connaissent pas cette femme faible, mais capable cependant de sentiments plus élevés. Elle aimait son mari et son fils, et savait que ses devoirs envers eux devaient passer avant ceux qu'elle avait vis-à-vis de son père. La cause de ses égarements postérieurs consiste seulement dans la passivité fatale dans laquelle les jeunes filles (et surtout les princesses) sont élevées à Vienne.»
M. Welschinger, l'historien éminent et bien connu de l'ouvrage si attachant, intitulé le Roi de Rome, a fait paraître récemment une très intéressante brochure qui fait suite à son livre, et pourrait en être considérée en quelque sorte comme l'appendice[ [5].
Des notes intimes de Prokesch Osten, reproduites en partie dans cette brochure, il résulte qu'au cours d'une de ses conversations avec le duc de Reichstadt, ce prince aborda une seule et unique fois, avec son intime confident, le sujet brûlant d'une appréciation sur la conduite de sa mère, et qu'il le fit avec l'accent de la plus grande émotion. Le duc me dit alors, rapporte Prokesch: «Si Joséphine avait été ma mère, mon père n'aurait pas été à Sainte-Hélène, et moi je ne languirais pas à Vienne. Certainement ma mère est bonne... mais elle est sans force... Elle n'était pas la femme que mon père méritait!» En prononçant ces paroles le duc versait des larmes, se cachant le visage entre ses mains, et le loyal Prokesch, pour le consoler, reprenait: «La femme que méritait votre père n'existait pas!»
De quel intérêt sera pour l'histoire qui le recueillera, ce jugement porté par le fils de Marie-Louise sur sa mère, et qu'un seul témoin a été à même de conserver dans sa mémoire puis de fixer sur le papier dans ses notes manuscrites!
Dans ses intéressants mémoires sur Napoléon et Marie-Louise la veuve du général Durand, dame du Palais de l'impératrice, nous trace un charmant portrait de la seconde femme de Napoléon. Mme Durand restera dans l'histoire de la période impériale comme le type de la fidélité, du dévouement et de la noblesse de sentiments la plus pure. Voici en quels termes elle décrit la personne de Marie-Louise à l'époque de l'arrivée de celle-ci en France:
«Marie-Louise avait alors dix-huit ans et demi, une taille majestueuse, une démarche noble, beaucoup de fraîcheur et d'éclat, des cheveux blonds qui n'avaient rien de fade, des yeux bleus mais animés, une main, un pied qui auraient pu servir de modèles, un peu trop d'embonpoint peut-être, défaut qu'elle ne conserva pas longtemps en France; tels étaient les avantages extérieurs qu'on remarqua tout d'abord en elle. Rien n'était plus aimable, plus gracieux que sa figure quand elle se trouvait à l'aise, soit dans son intérieur, soit au milieu des personnes avec lesquelles elle était particulièrement liée; mais dans le grand monde, et surtout dans les premiers moments de son arrivée en France, sa timidité lui donnait un air d'embarras que bien des gens prenaient à tort pour de la hauteur[ [6].»