Le hasard fut sur le point d'en produire un qui eût été bien heureux pour la France, pour l'Empereur, et eût rendu mon nom à tout jamais célèbre!… Voici le fait.

Une demi-heure avant les premières lueurs de l'aurore, trois cavaliers, venant du côté des ennemis, grimpent à petits pas sur le monticule du Kelmberg, d'où ils ne pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement leur silhouette et entendions leur conversation. Ils parlaient français: l'un était Russe, les deux autres Prussiens. Le premier, qui paraissait avoir autorité sur ses compagnons, ordonna à l'un d'eux d'aller prévenir Leurs Majestés qu'il n'y avait aucun Français sur ce point-là et qu'elles pouvaient monter, car dans quelques minutes on apercevrait toute la plaine; mais qu'il fallait profiter de ce moment pour que les Français n'envoyassent pas des tirailleurs de ce côté…

L'officier auquel s'adressaient ces paroles fit observer que les escortes, marchant au pas, étaient encore bien éloignées. «Qu'importe, lui fut-il répondu, puisqu'il n'y a ici personne que nous!» À ces mots, ma troupe et moi redoublâmes d'attention et aperçûmes bientôt, sur le haut du monticule, une vingtaine d'officiers ennemis, dont l'un mit pied à terre.

Quoique, en établissant une embuscade, je n'eusse certainement pas la prévision de faire une bonne capture, j'avais cependant prévenu mes officiers que, si l'on voyait quelques ennemis sur la redoute suédoise, il faudrait, au signal que je ferais avec mon mouchoir, que deux escadrons contournassent ce monticule, l'un par la droite, l'autre par la gauche, afin de cerner les ennemis qui se seraient ainsi hasardés à venir si près de notre armée. J'étais donc plein d'espoir, lorsque l'ardeur immodérée d'un de mes cavaliers fit échouer mon projet. Cet homme, ayant par hasard laissé tomber la lame de son sabre, prit à l'instant sa carabine en main, et, de crainte d'être en retard lorsque je donnerais le signal de l'attaque, il tira au beau milieu du groupe étranger et tua un major prussien.

Vous pensez bien qu'en un clin d'œil tous les officiers ennemis, qui n'avaient d'autre garde que quelques ordonnances et se voyaient sur le point d'être environnés par nous, s'éloignèrent au grand galop. Nos gens ne purent les suivre bien loin, de crainte de tomber eux-mêmes dans les mains des escortes qu'on entendait accourir. Mes chasseurs prirent néanmoins deux officiers, dont on ne put tirer aucun renseignement. Mais j'appris depuis, par mon ami le baron de Stoch, colonel des gardes du grand-duc de Darmstadt, que l'empereur Alexandre de Russie et le roi de Prusse se trouvaient au nombre des officiers qui avaient été sur le point de tomber aux mains des Français auprès de la redoute suédoise. Cet événement aurait alors changé les destinées de l'Europe. Le hasard en ayant décidé autrement, il ne me restait plus qu'à me retirer lestement, avec tout mon monde, vers l'armée française.

Le 16 octobre, à huit heures du matin, les batteries des alliés donnèrent le signal de l'attaque. Une vive canonnade s'engagea sur toute la ligne, et l'armée alliée marcha sur nous de tous les points. Le combat commença à notre droite, où les Polonais, repoussés par les Prussiens, abandonnèrent le village de Mark-Kleeberg. À notre centre, les Russes et les Autrichiens attaquèrent six fois Wachau et Liebert-Wolkwitz, et furent constamment battus avec de très grandes pertes. L'Empereur, regrettant sans doute d'avoir abandonné le matin la redoute suédoise que les ennemis avaient occupée et d'où leurs artilleurs faisaient pleuvoir sur nous une grêle de mitraille, ordonna de se réemparer de ce monticule, ce qui fut promptement exécuté par le 22e d'infanterie légère, soutenu par mon régiment.

Ce premier succès obtenu, l'Empereur, ne pouvant agir sur les ailes des ennemis qui, par leur supériorité. numérique, présentaient un front trop étendu, résolut de les occuper à leurs extrémités, pendant qu'il essayerait de percer leur centre. En conséquence, il dirigea sur Wachau le maréchal Mortier avec deux divisions d'infanterie, et le maréchal Oudinot avec la jeune garde. Le général Drouot, avec soixante bouches à feu, soutenait l'attaque, qui réussit.

De son côté, le maréchal Victor enfonça et mit en déroute le corps russe, commandé par le prince Eugène de Wurtemberg; mais, après des pertes considérables, celui-ci rallia son corps à Gossa. En ce moment, le général Lauriston et le maréchal Macdonald débouchant de Liebert-Wolkwitz, l'ennemi fut culbuté, et les Français s'emparèrent du bois de Grosspossnau. Le général Maison reçut une blessure en s'emparant de ce point important.

En vain la nombreuse cavalerie autrichienne du général Klenau, soutenue par un pulk de Cosaques, essaya de rétablir le combat; elle fut culbutée et mise en désordre par le corps de cavalerie du général Sébastiani. Le combat fut des plus acharnés; mon régiment y prit part; je perdis quelques hommes, et mon premier chef d'escadrons, M. Pozac, fut blessé d'un coup de lance à la poitrine, pour avoir négligé de la garantir, selon l'usage, avec son manteau roulé en fourrageur.

Cependant, le prince de Schwartzenberg, voyant sa ligne fortement ébranlée, fit avancer ses réserves pour la soutenir, ce qui détermina l'Empereur à ordonner une grande charge de cavalerie, à laquelle prirent part les deux corps de Kellermann, de Latour-Maubourg et les dragons de la garde. Kellermann renversa une division de cuirassiers russes; mais, pris en flanc par une autre division, il dut se replier sur les hauteurs de Wachau, après avoir enlevé plusieurs drapeaux à l'ennemi.