Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins, et il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique Colomb tint pour probable qu'il était près de la terre ferme de l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient habillés, et qu'ils appelaient Mangon, nom qu'il pensa pouvoir être celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol, qu'on qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il avait lues du célèbre prêtre Jean, potentat mystérieux qui a longtemps figuré, tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à bord qui ne partageât ses idées à cet égard.
Un jour qu'une corvée de marins était allée à terre pour remplir plusieurs barriques d'eau potable, un archer descendu avec eux s'enfonça dans un bois à la recherche de quelque gibier. Tout à coup, on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il déclarait avoir vu par une clairière, un homme vêtu d'une longue robe blanche, suivi de deux autres portant des tuniques de la même couleur; tous avaient la peau et la complexion d'Européens. Christophe Colomb put se croire, en ce moment, arrivé au pays de Mangon; dans cet espoir, il envoya deux détachements armés pour s'assurer de la vérité de ce rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi à la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand animal qu'on supposa d'abord être un lion ou un gros griffon, mais qui, plus probablement, était un de ces monstrueux crocodiles qui abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrayés, les hommes du détachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette contrée la certitude que ce n'était pas là que l'on plaçait les Indiens habillés, mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que le corps vêtu de blanc aperçu par l'archer, n'était autre chose que la sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrière, à travers des broussailles, et par un homme dont l'esprit était prévenu, pouvait représenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme humaine. On sait, en effet, que ces oiseaux marchent en compagnie, et que, lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque étang, ils ont le soin de laisser quelques-uns d'entre eux à une certaine distance, pour surveiller ce qui se passe auprès, afin d'avertir en cas de l'approche de quelque ennemi.
Toutes ces circonstances, surtout la présence des îlots et des cayes dont on ne voyait pas la fin, décidèrent le grand-amiral à discontinuer ses découvertes le long de l'île de Cuba; ces circonstances étaient, il est vrai, déterminantes; mais nous savons aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche pour arriver à l'extrémité de l'île et pour la doubler dans l'occident; or, il est fâcheux, sous un autre rapport, qu'il n'ait pas cru convenable, dans cette position, de poursuivre la route à l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus utile aurait pu être donnée à ses voyages futurs. Colomb remit donc le cap à l'Est; les équipages épuisés de fatigue, écrasés par la chaleur caniculaire du mois de juillet et presque dépourvus de provisions de campagne, saluèrent cette détermination d'unanimes acclamations.
Selon la plupart des historiens qui ont écrit la vie de Christophe Colomb, il est un point qui n'a pas été contesté; mais qui nous paraît tellement incroyable, que nous déclarons d'avance ne pas pouvoir l'admettre; et qu'après l'avoir aussi rapporté, nous le combattrons immédiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualité nous avons à émettre pour en prouver l'impossibilité; si nous parvenons à faire adopter nos convictions à cet égard, ce sera une des preuves de l'avantage qui existe à ce que la vie de Colomb soit écrite et appréciée par un homme de la même profession que lui.
On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la bande méridionale de Cuba, l'illustre navigateur avait arrêté le dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pénétrer, de traverser par terre l'isthme de Suez, et de se rendre en Espagne par la Méditerranée; ou, si ce projet se trouvait être d'une exécution trop difficile, d'attaquer la côte orientale de l'Afrique, d'en faire le tour par le cap de Bonne-Espérance, et d'aller serrer ses voiles à Cadix, près des fameuses colonnes d'Hercule qui, en géographie, étaient le nec plus ultra des anciens. On ajoute que ses officiers partageaient, comme lui, l'opinion que l'île de Cuba était un promontoire de l'Asie; mais que les dangers, la longueur de l'entreprise les effrayèrent, qu'ils employèrent tous les moyens de persuasion pour détourner le grand-amiral de cette idée, que Colomb céda à leurs instances quoique avec beaucoup de répugnance, mais qu'il exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une déclaration dans laquelle ils assuraient être dans la ferme conviction que Cuba appartenait au continent asiatique, et en était le point le plus avancé.
La première partie de ce projet est si absurde, que c'est peu la peine de s'y arrêter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois bâtiments, en supposant qu'il eût pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de Suez? et, dans ces temps où la croix et le croissant étaient en guerre permanente, comment aurait-il pu parvenir à quelqu'un des ports ottomans de la Méditerranée, et y trouver les moyens de se faire transporter, à une époque où la navigation de cette mer était si peu répandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?
Admettons maintenant que Colomb et ses compagnons, qui n'avaient d'autres données que la carte de Toscanelli, que les descriptions de Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas soupçonné l'existence du continent américain, et qu'ils aient cru être arrivés aux confins orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie aurait été avancée beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore le vérifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne sût fort bien que cette terre de Cuba n'était qu'à environ 90 degrés ou 1,800 lieues marines de l'ancien continent, et que, pour revenir à ce continent en faisant le tour du monde de l'Est à l'Ouest, il y avait 270 autres degrés à parcourir, qui, à cause des détours inévitables, exigeaient au moins une navigation de 6 à 7,000 lieues. Or, comment eût-il pu venir à l'esprit de n'importe quel homme doué d'aussi peu de bon sens qu'on le voudra, qu'avec des navires avariés par de fréquents échouages, des équipages fatigués, sans aucun port de ravitaillement connu, dans des mers infréquentées, sans vivres de campagne, sans presque plus de rechanges, on ait pu penser à s'aventurer dans ce voyage de 6 à 7,000 lieues! Colomb était très-téméraire, dira-t-on; oui certainement, il avait cette qualité du marin de savoir être téméraire à l'occasion; mais aussi, à l'occasion, il était prudent; et, sans ces deux qualités employées à propos, se compensant l'une l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour à tour, selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe qu'il n'existe pas de vrai marin; or, Colomb était marin suivant l'expression la plus étendue du mot; et c'est à ce mélange de ces deux qualités qu'il dut et ses découvertes et l'habileté avec laquelle il parvint à les effectuer.
D'ailleurs, dans l'exécution de ces projets, que devenaient sa colonie d'Isabella, les deux bâtiments qu'il y avait laissés et les hommes qui l'y attendaient et qui l'auraient, à juste titre, accusé de la plus légère et de la plus inqualifiable désertion?
Enfin, qu'était-ce que cette prétendue déclaration de ses officiers et de ses matelots dont, en ces temps d'ignorance, l'avis ne pouvait certainement être compté comme ayant quelque valeur? Colomb ne pouvait pas ignorer combien de pareilles déclarations sont de peu d'importance. C'est, en général, un très-mauvais moyen qu'un homme qui a quelque confiance en soi dédaigne toujours d'employer: plus que qui que ce soit, notre illustre navigateur était en droit de se passer de semblables conseils ou de telles approbations; et il l'avait prouvé en plusieurs circonstances très-remarquables.
Nous pensons donc, pour nous résumer, que Colomb a fort bien pu dire qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Afrique, et qu'il aurait désiré être en position d'achever la circonnavigation du globe dont ses découvertes laissaient entrevoir la possibilité; mais c'eût été chose insensée à lui, de vouloir alors exécuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet assez fermement arrêté pour qu'il ait fallu des instances infinies ainsi qu'une déclaration écrite de ses officiers et de ses matelots pour l'y faire renoncer. C'eût été insensé, disons-nous, et moins qu'à qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais été en droit d'adresser à notre éminent marin.