—Votre réponse est judicieuse,—dit mon hôte,—et il n'y a pas à discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est horrible et répugnante, elle doit servir, ce me semble, à entourer la mort d'idées sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a été notre ami ou notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos sentiments en ceci, comme en toutes choses, sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut pas plus qu'un État sage changer une coutume sans les délibérations les plus graves, suivies de la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le changement cesse d'être un caprice, et qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon.

Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-là, aux Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, et elle se prolongea fort tard pendant les Heures Silencieuses.

Le banquet fut servi dans une salle réservée pour les grandes occasions. Ce repas différait des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous lisons la description dans les écrits qui nous retracent l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destinées chacune à huit convives. On prétend que, au delà de ce nombre, la conversation languit et l'amitié se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut, comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté de leur conversation. Comme ils n'ont aucune boisson excitante et mangent très sobrement, quoique délicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent à travers le plancher et la musique commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent à se promener: les plus jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert, et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient dans les appartements, examinant les curiosités dont ils étaient remplis, ou se formaient en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grâce à la présence de l'un ou de l'autre des fils de mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour empêcher qu'on ne m'adressât des questions embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'étaient habitués à mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé d'exciter une vive curiosité.

À mon grand contentement, Zee m'évitait et cherchait évidemment à exciter ma jalousie par ses attentions marquées envers un jeune An, très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en paraissant aussi timide et aussi embarrassé que la plupart des jeunes filles du monde civilisé, excepté en Angleterre et en Amérique) était évidemment séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de tout mon cœur qu'elle y viendrait, et de plus en plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un corps humain peut être transformé en une pincée de poussière, je m'amusai à examiner les manières des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer les plus précieux droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout où j'écoutai une conversation, il me semblait que c'était la Gy qui témoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui résistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite de répondre directement aux déclarations, ou tourne en plaisanterie les compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis à ces influences séductrices, et tous deux s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact et à leur sang-froid.

Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à l'administration d'une grande propriété et qui était d'un tempérament éminemment philosophique:—

—Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de musique, de lumière, de parfums, vous vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionnée vous quitte les larmes aux yeux à cause de votre cruauté.

—Aimable Tish,—répondit le jeune An avec un soupir,—le plus grand malheur de la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime une autre?

—Oh! vous êtes amoureux d'une autre?

—Hélas! oui!

—Et elle ne répond pas à votre amour?