Au même instant, je fus accosté par le magistrat suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune marque particulière de déférence ou d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour où j'étais entré dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos du terrible doute qu'il avait exprimé sur la question de savoir si je devais ou non être disséqué, je me sentis frissonner en regardant son visage tranquille.
—J'entends beaucoup parler de vous, étranger, par mon fils Taë,—dit le Tur, en posant poliment la main sur ma tête inclinée.—Il aime beaucoup votre société, et j'espère que les mœurs de notre peuple ne vous déplaisent pas.
Je murmurai une réponse inintelligible, qui devait exprimer ma reconnaissance pour toutes les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel à disséquer brillait devant mes yeux et arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus douce dit tout à coup:—
—L'ami de mon frère doit m'être cher.
En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait pas atteint toute sa taille, et n'était pas beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grâce à cette petitesse relative, je trouvai que c'était la plus jolie Gy que j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard trahit ma pensée, car sa physionomie devint encore plus douce.
—Taë me dit,—reprit-elle,—que vous n'avez pas appris à vous servir de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler avec vous.
—Hélas!—répondis-je,—je ne puis espérer de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré que le don de se servir des ailes avec sécurité était héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant qu'un être de ma race pût planer dans les airs comme un oiseau.
—Que cette pensée ne vous désole pas trop,—me répondit l'aimable Princesse,—car, après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possédât pas d'ailes.
Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec la charmante sœur de Taë et je l'étonnai un peu par la hardiesse de mon compliment en répondant que l'An qu'elle choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui ait déclaré son amour, que la jeune fille resta un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans un salon moins encombré pour écouter le chant des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle me mena dans une salle où il n'y avait presque personne. Une fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux étaient rangés tout autour, et tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux, qui chantaient en chœur. La Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.
—Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10] pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât sur le pays d'où vous venez ou sur la raison qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?