Souvent, à l'occasion d'une solennité religieuse, quelques prêtres intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant par leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, que la puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit pas seulement les habitants du Mempiscus et du pays de Waes, mais les Flamings eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village situé près de Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles les uns aux autres, que personne n'avait pu rétablir la paix parmi eux. Des discordes profondes les divisaient depuis si longtemps, qu'il n'y en avait point qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils.» Telle était la férocité de ces karls, que les prêtres chargés des reliques de saint Ursmar furent réduits à se dérober à leur colère par une fuite rapide. A Blaringhem, ils placèrent leurs châsses au milieu de deux factions prêtes à se combattre et parvinrent à les arrêter. A Bergues-Saint-Winoc, ils apaisèrent de semblables dissensions. A Oostbourg, les haines étaient si vives que les karls ne sortaient de leurs demeures qu'accompagnés de troupes nombreuses d'hommes armés. Ils cherchaient ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en satisfaisant leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de nouvelles et se livraient des combats que d'autres combats devaient suivre.

A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs mœurs. Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu'il avait coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait sa charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l'évêque de Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forêts épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d'une vaste prairie, un brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les agriculteurs de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans leurs banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoyés par le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y étaient arrêtés, et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d'Ardres à ces chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels:

Locus Ardea quondam

Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen;

Sed fortuna fuit.

Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins, que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres prospéra; la fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de nouveaux habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse, y fixer son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à tout ce qui rappelait l'union et la paix, l'exhortèrent à ne point quitter le sombre donjon de sa forteresse.

Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la force ces populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit les karls à un impôt qui était d'un denier chaque année et de quatre deniers le jour de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna aussi qu'ils renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs massues. Après le scharm-sax, l'arme nationale des races saxonnes, la massue à laquelle elles donnaient le nom de colf était celle qu'elles chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur de leurs colonies, que l'Edda nous montre portant une massue dans ses combats contre les géants, elle était pour elles le symbole de la conquête qui élevait leur gloire et de l'association qui faisait leur force. Lambert d'Ardres attribue à la défense du comte Rodulf l'origine du nom des colve-kerli, ou karls armés de massues, que conservèrent les cultivateurs du pays de Guines.

En abordant le récit d'une période historique signalée par les désastres des Saxons d'Angleterre, il ne paraîtra peut-être point inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies saxonnes, sœurs et compagnes des populations flamandes, dont elles avaient partagé les migrations et l'établissement sur le Littus Saxonicum. Au nord de la Flandre, elles s'étaient fixées en grand nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient la ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes se réunissaient, à diverses époques de l'année, en de solennels banquets qu'égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient l'usage de la contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur nom. Cependant des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder sur le rivage de la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs. Arnulf de Gand, fils de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant, et sur l'instante prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, dont la sœur Kunegund avait épousé l'empereur Henrik II, une flotte allemande avait été armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, qui avait succédé aux possessions de son père en Frise, voulut soumettre à un impôt onéreux les marchands de Thiel et les karls dont il usurpait les terres. Ceux-ci, blessés dans leurs droits d'hommes libres, adressèrent leurs plaintes à l'empereur qui les écouta; mais Arnulf refusait de se conformer à sa décision, et on le vit, oubliant quelles mains avaient frappé son père pour n'écouter que son ambition, s'allier aux pirates de la forêt de Merweede et triompher avec eux à la sanglante journée de Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, fut l'aïeul des comtes de Hollande.

Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et les seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne. De même que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs et entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis opprimées par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s'écrièrent les karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles de leurs frères de la Meuse, on nous charge d'impôts et de corvées! Il n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents; ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas libres comme eux? Lions-nous par des serments; jurons de nous soutenir les uns les autres, et s'ils nous attaquent, nous avons nos glaives et nos massues.»—Ils voulaient, d'après Guillaume de Jumièges, rétablir l'autorité de leurs lois, et nommèrent des députés qui devaient former une assemblée supérieure, le wittenagemot de leur association; mais les Normands étouffèrent par la force ce mouvement qui s'étendait dans les bois et dans les plaines, et les karls se virent réduits à leurs charrues.

Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle se fait surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que l'approche de l'an 1000 a remplies de terreur; dès qu'elles se croient épargnées par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs églises, et les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l'asile de la méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint Poppo dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l'église de Saint-Jean de Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard, abbé de Brogne, avait réformé l'abbaye de Saint-Bertin et celle de Blandinium, où il remplaça des moines qui n'écoutaient que la violence et la haine par d'autres religieux, qui ranimèrent les études littéraires en copiant des manuscrits qu'ils envoyaient au célèbre Gerbert, archevêque de Reims: noble exemple que l'archevêque Dunstan de Canterbury, alors exilé en Flandre, imita plus tard dans les monastères anglo-saxons.