Le roi Edward s'éloignait de plus en plus des Anglo-Saxons. Il leur préférait les Normands, chez lesquels il avait passé sa jeunesse, et ils accouraient en foule en Angleterre; mais parmi ceux-ci il ne faut plus s'attendre à ne trouver que les descendants des Danes qui partagèrent les exploits d'Hasting et de Lodbrog. Lorsque la paix et le repos avaient succédé aux agitations de la conquête, on avait vu les vainqueurs s'unir par de nombreuses alliances aux nations qu'ils avaient vaincues, et leurs frères du Nord ne les désignaient plus, comme les autres nations neustriennes, que par le nom de Français, Wallons ou Romains. Tandis que la Flandre conservait, comme l'a remarqué Roderic de Tolède, un dialecte de l'idiome saxon, les langues septentrionales étaient devenues tellement inconnues aux bords de la Seine, que les ducs de Normandie envoyaient leurs fils à Bayeux, pour qu'ils y apprissent celle qu'avaient parlée leurs ancêtres. Les Normands employaient la langue française, dérivée de la langue vulgaire latine ou romane. Les Franks faisaient retentir les consonnes, mettant peu de soin à prononcer les voyelles. Dans la langue française, il n'en est plus ainsi: les noms teutoniques de Baldwin, Wilhelm, Roll, Theodbald, Rotbert, Edward, Walter, Henrik, Arnulf, se modifient et font place aux noms moins rudes de Baudouin, Guillaume, Rou, Thibaut, Robert, Edouard, Gauthier, Henri, Arnould. Lorsque l'affection que le roi Edouard portait aux Normands cessa d'être comprimée par la puissance de Godwin, la langue française devint celle des grands et des courtisans.
Déjà les Normands et leurs amis obtenaient tout ce qu'ils demandaient. Un moine de Jumièges, nommé Robert, occupa le siége primatial de Canterbury; d'autres Normands furent évêques de Londres et de Lincoln. Les populations anglo-saxonnes, dont les traditions et les coutumes n'étaient plus qu'un objet de risée, courbaient le front et gémissaient. Réunies dans leurs gildes, elles se contentaient de maudire la funeste union du roi Ethelred avec une princesse normande, et faisaient des vœux pour le retour de leurs chefs exilés. Godwin s'était retiré en Flandre avec sa femme Githa, ses fils Gurth et Tostig, et ses trésors les plus précieux. Sweyn avait accompagné son père à Bruges; mais les malheurs de ce second exil réveillèrent dans son âme d'accablants remords. Il crut avoir attiré par ses crimes la colère du ciel sur tous les siens, et voulut l'apaiser par un pèlerinage à Jérusalem. Il l'avait achevé lorsqu'à son retour, surpris par l'hiver dans les montagnes de la Lycie, il y mourut de froid et de misère.
La triste fin de Sweyn ne modéra point l'ardente ambition du comte Godwin. Il chercha à se concilier la protection du comte de Flandre, et obtint que son fils Tostig épousât Judith, fille de Baudouin. Tandis qu'un autre de ses fils, Harold, menaçait les rivages de la Savern, il quitta Bruges avec les navires qu'il y avait fait construire, et se rendit à l'embouchure de l'Yzer. Enfin, le 13 août 1052, il mit à la voile et se dirigea vers le promontoire de Romney; mais la flotte du roi Edouard, plus nombreuse que la sienne, ne tarda point à le poursuivre, et il ne dut son salut qu'à une tempête à la faveur de laquelle il regagna les côtes de la Flandre. Cependant, dès qu'il apprit que les comtes qui commandaient la flotte royale étaient rentrés à Londres, il s'embarqua de nouveau, et joignant près de l'île de Wight ses vaisseaux à ceux d'Harold, il se vit tout à coup assez fort pour arrêter les navires qui sortaient des ports de Sandwich, de Folkestone, de Hythe et de Pevensey. Bientôt on le vit paraître dans la Tamise et jeter l'ancre à Southwark. Les habitants de Londres l'accueillirent avec joie, et le roi Edouard se vit réduit à s'incliner de nouveau devant la puissance du fils du bouvier Ulnoth.
Avant que la flotte des exilés anglo-saxons eût quitté le port de l'Yzer, de graves événements s'étaient accomplis en Flandre. Le comte Herman de Saxe, époux de Richilde, fille et unique héritière des comtes de Hainaut, était mort. Le comte Baudoin convoitait la possession d'une province voisine de la Flandre, importante par le nombre et la richesse de ses cités, et il avait envoyé l'un de ses fils, qui portait également le nom de Baudouin, réclamer la main de la comtesse de Hainaut. Afin que cette démarche fût couronnée d'un succès immédiat, il se rendit lui-même à Mons avec une redoutable armée, et y fit célébrer le mariage de son fils avec Richilde, tandis que par son ordre les enfants d'Herman de Saxe étaient relégués dans un monastère.
Déjà l'empereur Henri le Noir réunissait toutes ses armées pour chasser les Flamands du Hainaut. Baudouin se hâta de conclure une nouvelle alliance avec le duc de Lorraine, Godfried ou Godefroi, suivant la prononciation française qui modifiait l'orthographe des noms d'origine franke. Tandis que Baudouin, fils du comte de Flandre, saccageait Huy et Thuin, un autre de ses fils nommé Robert envahissait les îles de la Zélande. Le comte de Flandre espérait par ces expéditions pouvoir éloigner les armées impériales de ses Etats; mais il ne put atteindre le but qu'il se proposait. Henri le Noir, guidé par le châtelain de Cambray, traversa l'Escaut près de Valenciennes, livra sous les murs de Lille un combat où périt le comte Lambert de Lens, puis il s'empara par famine de la cité de Tournay. Baudouin, d'abord réduit à une retraite précipitée, reparut au delà de l'Escaut dès que l'empereur se fut retiré, et l'année suivante les Flamands mirent le siége devant les murs d'Anvers, où s'était enfermé le comte Frédéric de Luxembourg. Pendant que la guerre se poursuivait, Henri le Noir expira en Thuringe, et la paix ne tarda point à être rétablie entre l'empire et la Flandre. Un traité solennel confirma les droits du comte de Flandre sur le Brabant occidental et l'île de Walcheren, ratifia l'union de son fils et de Richilde, et assura à leurs héritiers, outre la possession du comté de Hainaut, celle du pays de Tournay, autre fief qui tendait à se séparer de l'empire.
«A cette époque, dit Guillaume de Poitiers, vivait, aux limites du pays des Français et de celui des Teutons, le comte de Flandre, Baudouin, le premier entre tous par sa puissance et l'éclat de son antique origine; car il comptait parmi ses ancêtres non-seulement les chefs des Morins, qui portent aujourd'hui le titre de comtes de Flandre, mais aussi les rois de France et de Germanie, et il n'était point étranger à la race des empereurs byzantins. Les comtes, les marquis, les ducs, les archevêques élevés en dignité, s'inclinaient avec terreur devant lui. Ils recherchaient ses conseils dans les délibérations les plus importantes, et afin de se concilier son affection, ils le comblaient de présents et d'honneurs. Les rois eux-mêmes respectaient et redoutaient sa grandeur. Il n'est point inconnu, même aux nations les plus éloignées, par quelles longues et sanglantes guerres il fatigua l'orgueil des empereurs, jusqu'au moment où, conservant toutes ses possessions intactes, il força les empereurs, maîtres des rois, à lui abandonner une partie de leur propre territoire et à accepter une paix dont il avait dicté les conditions.»
C'est un historien normand qui nous a laissé ce brillant tableau de la situation de la Flandre au milieu du onzième siècle, avant de raconter le mariage du duc Guillaume de Normandie avec Mathilde, fille du comte de Flandre. «Mathilde, ajoute Orderic Vital, était belle, illustre, savante, distinguée par la noblesse de ses mœurs, l'éclat de ses vertus et la fermeté de sa foi et de son zèle religieux.»
Selon une tradition peu vraisemblable, Mathilde ne consentit à épouser le duc de Normandie que lorsque, pénétrant jusque dans le palais de Lille pour la battre et la traîner par les cheveux, il lui eût donné une preuve «de grand cuer et de haulte entreprise.» Il est plus certain que le mariage de Guillaume et de Mathilde fut célébré avec une grande pompe à Eu, et que de nombreuses acclamations reçurent la princesse flamande dans la cité de Rouen. Ce fut en vain que l'archevêque Mauger, prélat belliqueux, qui haïssait le duc de Normandie, invoqua les prohibitions de la consanguinité: le pape Victor II, qui avait pris une part active au rétablissement de la paix entre l'empire et la Flandre, craignit que de nouvelles guerres ne s'allumassent entre la Flandre et la Normandie, et se hâta de confirmer l'union de Guillaume et de Mathilde, en leur imposant seulement, en signe de pénitence, l'obligation de fonder deux monastères dans la ville de Caen: celui de Saint-Etienne, bâti par le duc de Normandie, eut pour premier abbé le Lombard Lanfranc; Mathilde fit construire l'abbaye de la Trinité, où, depuis, l'une de ses filles, nommée Cécile, prit le voile.
Lorsque le roi de France mourut en 1060, le comte de Flandre reçut la tutelle de son fils Philippe Ier. Dès ce jour il se donna, dans ses diplômes, le nom de bail et procurateur du royaume (regni procurator et bajulus). Au septième siècle, les Karlings avaient porté également le titre de custos et bajulus. Baudouin le Pieux, par son influence auprès des Capétiens, rappelait l'autorité des Peppin dans le palais merwingien. Moins ambitieux que les Karlings, il ne profita de sa position que pour faire jouir la France des bienfaits du gouvernement paisible et sage qu'il avait donné à la Flandre. «La monarchie des Franks, écrit Guillaume de Poitiers, fut confiée à la tutelle du comte de Flandre, à sa dictature et à sa prudente administration.»—«Le jeune roi, dit un autre historien, fut placé sous la garde du comte Baudouin, qui, plein de fidélité, l'éleva noblement, et sut défendre et gouverner son royaume avec vigueur.»—«Il dompta, ajoute la chronique du moine de Fleury, aussi bien par son habileté que par la force des armes, les tyrans qui se montraient de toutes parts en France.»
Telle était la situation des choses au moment où la révolution qui devait livrer l'Angleterre aux Normands allait s'accomplir. Jamais la puissance de la Flandre n'avait été plus grande; mais on ignorait encore si Baudouin soutiendrait Guillaume, époux de Mathilde, ou Tostig, époux de Judith, les Normands bannis de la cour du roi Edouard ou la famille de Godwin qui dominait en Angleterre. Cette incertitude ne fut pas longue: des haines communes, confirmant les liens du sang qui unissaient les deux sœurs, ne tardèrent point à engager le Normand Guillaume et le Saxon Tostig à conclure une étroite alliance.