Bientôt ils s'éloignèrent de la cité pontificale en déplorant les tristes dissensions qui l'agitaient, et traversèrent la Campanie et la Pouille, où la duchesse Adèle, veuve du roi de Danemark Knuut et épouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son frère le comte de Flandre à passer l'hiver; mais il était impatient d'arriver en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie en Calabre, il s'embarqua à Bari, aborda à Dyrrachium et poursuivit sa marche vers Constantinople. Les ambassadeurs d'Alexis obtinrent que les guerriers de Flandre s'arrêteraient aux portes de la cité impériale, et en même temps ils s'adressèrent au comte Robert, comme au plus puissant des chefs croisés, pour qu'il cherchât à calmer les fureurs de Tancrède, neveu de Bohémond, qui accusait hautement la perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa point sa médiation; mais lorsque Alexis voulut lui persuader de lui rendre hommage, il se contenta de répondre qu'il était né et avait toujours vécu libre.

Au mois de mai 1097, l'armée des croisés descendit dans les plaines de la Bithynie et s'empara de Nicée. Là périrent Baudouin de Gand et Gallon de Lille: une flèche les renversa tandis qu'ils montaient à l'assaut, et, devenus l'objet de la vénération publique, ils reçurent une sépulture digne de leur courage et de leurs vertus.

Lorsque l'armée chrétienne quitta Nicée, elle comptait six cent mille hommes, divisés en deux corps dont le plus considérable obéissait à Godefroi de Bouillon et à Robert de Flandre. Ils se rallièrent à la bataille de Dorylée. La troupe de Bohémond, surprise par trois cent mille musulmans, allait périr, lorsque le duc de Bouillon et le comte de Flandre parurent et dispersèrent les infidèles. «Robert de Flandre, également redoutable par sa hache et son épée, dit Raoul de Caen dans son poëme, se précipite avec ardeur au milieu des combats. Le premier entre tous, il veut que le sang arrose la plaine. Il vole partout où il voit les bataillons épais des infidèles lancer leurs flèches et résister. Les Turcs se pressent autour du comte, et l'intrépide Robert s'élance dans leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque égaux en nombre et enflammés d'un courage égal à celui de Robert, le suivent rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage. Les infidèles fuient devant eux... O ciel! quelle terreur répandait la vaillance des guerriers de Flandre!»

Les croisés se séparèrent de nouveau après leur victoire: des dissensions avaient éclaté entre ceux de Flandre et de Normandie. Baudouin de Boulogne disputait à Tancrède la possession de Tarse, ville importante de la Cilicie, située sur le Cydnus, à trois lieues de la mer. A peine les compagnons de Baudouin s'y étaient-ils établis qu'ils aperçurent une flotte nombreuse qui s'avançait à pleines voiles dans le port; ils sommaient les hommes d'armes qu'elle portait de s'expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci répondirent en langue flamande qu'ils étaient des pèlerins allant à Jérusalem. Leur chef était un Flaming de Boulogne, nommé Winnemar; pendant huit années il avait vécu en pirate, jusqu'à ce que, renonçant à sa vie aventureuse et agitée, il se fût dirigé vers l'Orient avec ses riches navires équipés dans les ports de la Flandre et de la Frise. Baudouin de Boulogne accueillit avec joie ces pèlerins et les engagea à l'accompagner; mais il se sépara bientôt lui-même de l'armée des croisés, pour aller fonder à Edesse une principauté qui se maintint pendant plusieurs siècles.

Les croisés, traversant les défilés du Taurus, envahissaient la Syrie. Le comte de Flandre avait planté le premier l'étendard de la croix sur les remparts d'Artésie. Bientôt ils campèrent sous les murs d'Antioche: mais, au milieu de ces conquêtes mêmes, d'affreux désordres régnaient dans leurs armées: les chefs se haïssaient les uns les autres; leurs hommes d'armes, témoins de leurs discordes, ne les respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper les approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance pendant tout l'hiver. Le comte de Flandre, témoin de ces calamités, appela ses chevaliers: «Mes intrépides compagnons, leur dit-il, le Christ nous aidera; mais c'est avec le fer que nous devons nous ouvrir un chemin, c'est à notre bras qu'il faut demander ce dont nous avons besoin, c'est notre courage qui doit nous délivrer de la famine. Nous avons résolu, au mépris de tout danger et comme dernière espérance, d'aller chercher des vivres dans les contrées occupées par nos ennemis, ou de mourir noblement dans cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef et votre prince; nous avons quitté ensemble notre patrie commune; vous m'avez obéi jusqu'à ce jour: je suis prêt à braver tous les périls pour vous.» Tous les guerriers flamands répondirent à ce discours par de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes parmi eux: Bohémond l'accompagna avec un nombre égal de combattants.

Ecoutons le récit que nous a laissé un témoin oculaire, Raymond d'Agiles: «Bohémond assiégeait je ne sais quelle ville, lorsque soudain il vit plusieurs croisés fuir en poussant des cris. Les hommes de guerre qu'il envoya de ce côté aperçurent de près l'armée des Turcs et des Arabes. Parmi ceux qui étaient allés reconnaître les causes de ce désordre se trouvait le comte de Flandre. Jugeant honteux de se retirer pour annoncer l'approche des ennemis lorsqu'il pouvait les repousser, il s'élança impétueusement dans les rangs des Turcs, qui, peu habitués à combattre avec le glaive, se dispersaient devant lui, et il ne remit point l'épée dans le fourreau avant d'avoir frappé cent de ses ennemis... Le comte de Flandre revenait vainqueur vers le champ de Bohémond, lorsqu'il se vit suivi par douze mille Turcs, tandis qu'une innombrable armée de fantassins paraissait à sa gauche sur les collines. Après avoir délibéré pendant quelques moments avec les guerriers qui l'environnaient, Robert attaqua intrépidement les ennemis. Plus loin, Bohémond s'avançait avec le reste de l'armée et arrêtait les Turcs les plus éloignés, car la coutume des Turcs est de toujours chercher à entourer leurs adversaires; mais dès qu'ils virent qu'au lieu de combattre de loin avec leurs flèches, ils devaient lutter de près avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de Flandre les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes de blé touchées par la faux du moissonneur s'amoncelaient dans ces plaines les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paraître trop téméraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des Macchabées; si Macchabée, avec trois mille hommes, vainquit quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre cents guerriers, défit plus de soixante mille Turcs.»

Le 3 juin 1098, Antioche fut livrée aux croisés. Foulcher de Chartres y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les Franks les suivirent en répétant leur cri de guerre: «Dieu le veut! Dieu le veut!»

Cependant la conquête d'Antioche ne devait point mettre un terme aux épreuves des chrétiens. Le sultan de Perse Kerbogha parut sur les bords de l'Oronte avec une formidable armée. Les croisés, enfermés dans la stérile enceinte de ces murailles qu'ils avaient naguère remplies de carnage et d'incendies, ne recevaient plus de vivres. Bientôt la famine exerça d'affreux ravages. De longs gémissements retentissaient dans la cité conquise. Les chevaliers mangèrent leurs chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les croisés les plus pauvres dévoraient le cuir de leurs chaussures, et faisaient bouillir les herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mêmes souffraient les mêmes privations. Godefroi de Bouillon avait payé quinze marcs d'argent la chair d'un chameau: il rencontra Henri d'Assche expirant de faim, et partagea tout ce qu'il avait avec lui. On vit le comte de Flandre, «ce prince si puissant et si riche d'une des contrées les plus fertiles de l'univers,» implorer la générosité de ses compagnons. En vain Godefroi et Robert essayaient-ils de ranimer le zèle des croisés en invoquant le nom du Seigneur: leur désespoir égalait leur misère. Au milieu de cette désolation universelle, le bruit se répand tout à coup parmi les croisés que le Seigneur vient de leur envoyer un signe certain de délivrance. Un prêtre de Marseille, nommé Pierre Barthélemy, leur raconte que pendant la nuit l'apôtre saint André lui est apparu, et lui a révélé que la lance du centurion Longin est cachée à Antioche, dans l'église de Saint-Pierre, et qu'elle sera pour les croisés le gage de la protection céleste. On se hâte d'aller creuser la terre à l'endroit indiqué, et, après plusieurs heures d'un travail assidu, on y découvre un fer de lance. Le comte de Flandre, qui avait eu la même vision que le prêtre de Marseille, jura aussitôt qu'à son retour en Flandre il fonderait un monastère en l'honneur de saint André. Un inexprimable enthousiasme se réveilla de toutes parts. Pierre l'Ermite courut défier Kerbogha, et cent mille croisés quittèrent Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient à pied, quelques-uns étaient montés sur des bêtes de somme. On porta dans tout le camp chrétien un large bassin, afin de réunir l'or nécessaire pour que le comte de Flandre pût acheter un cheval de bataille pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la famine. Malgré leur dénûment, tous les guerriers chrétiens se pressaient avec joie autour de la lance miraculeuse qui avait été confiée au chroniqueur Raymond d'Agiles: elle les conduisit à la victoire.

Plusieurs mois s'écoulèrent avant que les croisés se fussent éloignés d'Antioche. Godefroi et Robert délivrèrent Winnemar, retenu prisonnier par les Grecs à Laodicée, et le chargèrent de suivre le rivage avec sa flotte. Dans une autre expédition, les comtes de Flandre, de Normandie et de Toulouse s'emparèrent de la ville de Marra, située près d'Alep. Là mourut, à la fleur de l'âge, l'intrépide Engelram de Saint-Pol. Quelques jours après, au siége du château d'Archas, Ansel de Ribemont crut, pendant la nuit, le voir entrer dans sa tente: «Qu'est ceci? s'écria-t-il, vous étiez mort et voici que maintenant vous vivez!» Engelram de Saint-Pol lui répondit: «Ceux qui finissent leur vie au service du Seigneur ne meurent point.» Comme Ansel de Ribemont admirait la beauté éclatante de son visage, Engelram ajouta: «Ne t'étonne point si les splendeurs du séjour que j'habite se reproduisent sur mes traits.» En achevant ces mots, il lui montrait dans le ciel un palais d'ivoire et de diamant. «Une autre demeure plus belle t'est préparée, continua Engelram. Je t'y attends demain.» Et il disparut. Le lendemain, Ansel de Ribemont mérita dans un combat la palme du martyre.

Vers les premiers jours du printemps, les croisés saluèrent les cimes du Liban et visitèrent tour à tour Beyruth, Sarepte et les ruines de Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannière dans la ville de Ramla, à dix lieues de Jérusalem. Enfin le 10 juin, du haut des collines d'Emmaüs, ils découvrirent la cité sainte. «Jérusalem! Jérusalem!» répéta toute l'armée agenouillée. Là était le but de ses efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les croisés allaient désormais fouler était la terre des mystères et des miracles de la foi. Chaque montagne portait un nom sacré, chaque vallée rappelait de divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre établirent leurs tentes près des sépulcres des rois; Tancrède campa dans le vallon de Rephaïm et Raymond de Toulouse occupa la montagne de Sion.