Une dernière épreuve était réservée aux croisés. Les chaleurs extrêmes de l'été les accablèrent dans une contrée dépouillée de forêts et ouverte à tous les feux du soleil. La poussière brûlante des déserts avait succédé à la fraîche rosée. Les eaux du torrent de Cédron s'étaient taries: les Turcs avaient empoisonné toutes les citernes; la poétique fontaine de Siloé ne pouvait suffire à calmer la soif qui tourmentait les chrétiens, et cependant, malgré toutes leurs souffrances, ils étaient pleins d'espérance et de zèle. Le comte de Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et dans les premiers jours de juillet tout fut prêt pour l'assaut.

Les guerriers franks, rangés sous les bannières de la croix, s'avancèrent lentement, en ordre de bataille, dans la vallée de Josaphat. Dans ce moment solennel, les croisés placés au septentrion sous les ordres de Robert de Normandie s'écrièrent d'une voix retentissante: «Lève tes yeux, Jérusalem, et admire la puissance de ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te délivrer de tes fers.» Et du haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles leur répondirent: «Lève tes yeux, Jérusalem, réveille-toi et brise les chaînes qui te retiennent.»

Tandis qu'on combattait sur les murailles, une procession pieuse fit le tour de la cité sainte pour invoquer la protection divine. La voix du prêtre se mêlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de la religion aux chants de guerre. Déjà les croisés sont épuisés de fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour implorer son secours, lorsqu'ils croient apercevoir, au sommet de la montagne des Oliviers, un guerrier revêtu d'armes resplendissantes qui agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les tours de Jérusalem, une main invisible semble arborer l'étendard de la croix. A ce signe d'heureux présage, ils saisissent leurs armes avec une irrésistible ardeur. Les Sarrasins se voient réduits à leur abandonner la victoire, et bientôt on apprend que vis-à-vis de la grotte de Jérémie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers de Flandre, Léthold et Engelbert de Tournay, ont touché les premiers les remparts de la cité sainte. Aussitôt Godefroi de Bouillon, Robert de Flandre, Tancrède les suivent. Les Sarrasins fuient précipitamment vers la mosquée d'Omar, où leur sang rougit le portique de Salomon; puis, tout à coup, le carnage s'arrête: Godefroi de Bouillon et Pierre l'Ermite se rendent, désarmés et pieds nus, dans l'église du Saint-Sépulcre, où ils déposent la croix sur ce divin tombeau qu'avait ouvert, onze siècles auparavant, la croix du Calvaire.

Jérusalem avait été conquise par les chrétiens le vendredi 15 juillet 1099, vers trois heures du soir: à pareil jour et à pareille heure, le Christ avait consommé sa mission. Ce même jour était celui de la fête de la Dispersion des apôtres: le christianisme reparaissait, précédé de l'armée triomphante des princes de l'Occident, dans ces lieux que les premiers prédicateurs de la foi avaient quitté, pauvres et un bâton à la main, pour aller convertir les barbares et les païens.

Il ne s'agissait plus que d'assurer la conservation de cette conquête, qui avait coûté tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment fut arrivé de choisir parmi les princes chrétiens celui d'entre eux qui serait chargé de la défense du saint sépulcre, le comte de Flandre les réunit autour de lui et leur exposa, dans un discours plein de sagesse, quels étaient les devoirs et quelles devaient être les vertus du monarque qui régnerait à Jérusalem. Ses avis étaient d'autant plus généreux qu'il avait déclaré que le gouvernement de ses Etats le rappelait en Europe, et qu'il n'accepterait point un trône qu'il avait mérité par sa valeur.

Deux partis se formèrent; mais ce fut en vain que les Provençaux appuyèrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi de Bouillon lui fut préféré; on admirait également en lui les talents belliqueux du guerrier et la sévérité des mœurs d'un cénobite, et, dans son élévation même, il donna à tous les princes croisés l'exemple de la modération, en refusant de revêtir les insignes de la royauté dans ces lieux où le Christ n'avait porté qu'une couronne d'épines. Un siècle s'était écoulé depuis que la dynastie karlingienne était descendue du trône de l'empire d'Occident lorsqu'elle monta sur celui de Jérusalem.

Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches du Saint-Sépulcre: en 1130, un autre prêtre de Flandre, nommé Guillaume de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer reçut la seigneurie de Galilée; Abel de Ram fut prince de Césarée; Hugues de Fauquemberg, sire de Tibériade; Foulques de Guines, sire de Beyruth. Hugues de Rebecq prit possession du château d'Abraham.

La célèbre bataille d'Ascalon inaugura le règne du duc de Bouillon. Le comte de Flandre y combattit pour la dernière fois sous la bannière des croisés. Il avait glorieusement rempli sa tâche, et l'histoire a enregistré ce témoignage d'un historien anglais, Henri de Huntingdon: «De tous les princes qui prirent part à l'expédition de Jérusalem, il fut le plus intrépide, et le souvenir de ses exploits ne s'éteindra jamais.»

Ce fut l'an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y fut reçu avec joie, et les peuples qui avaient écouté avec admiration le récit des merveilleux succès de la croisade saluèrent dans leur prince celui qui en avait été le héros. Sa gloire avait porté à l'apogée sa grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d'argent qui étaient le prix de la coopération de Baudouin le Pieux dans la victoire d'Hastings, il les réclama avec autant de fierté que s'il se fût adressé à l'un de ses vassaux. Par un traité signé à Douvres en 1103, Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de payer annuellement quatre cents marcs d'argent au comte de Flandre, et celui-ci s'engagea à envoyer mille chevaliers aider le roi d'Angleterre dans ses guerres contre la France, tandis qu'il n'en amènerait que dix au camp de Philippe Ier, s'il y était appelé à raison de son fief du comté de Flandre.

Le comte de Flandre ne haïssait pas moins l'empereur d'Allemagne que le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe, il avait été excommunié par les pontifes romains; comme Philippe, il était resté étranger aux pèlerinages de la terre sainte. Henri IV, repoussé par les hommes d'armes flamands dans une expédition qu'il avait conduite jusqu'à Cambray, se vit réduit à conclure, à Liége, un traité par lequel il assurait à Robert la possession de Douay, et ce traité fut confirmé, après une autre guerre non moins glorieuse pour la Flandre, par son successeur, l'empereur Henri V.