La Flandre était en paix avec l'Allemagne, mais le roi d'Angleterre lui devenait hostile; d'autres événements la rapprochèrent du roi de France.
Tandis que Henri Ier reléguait les Flamings, que des inondations avaient conduits en Angleterre, vers les frontières d'Ecosse sur les rives de la Tweed, ou dans le comté de Ross aux frontières du pays de Galles, Philippe Ier disparaissait, faible et méprisé, dans le silence de la tombe, où l'oubli de ses contemporains le précédait; mais son successeur Louis VI était né de cette princesse de Frise dont le comte de Flandre Robert Ier avait épousé la mère. Son premier soin avait été de conclure un traité avec le comte Robert II. Tout révélait chez lui l'influence du sang maternel; tout rappelait les traditions d'une alliance que la Flandre avait formée. «Il fut, dit Suger, ce que les rois de France n'étaient plus depuis longtemps, l'illustre et courageux défenseur du royaume, le protecteur de l'Eglise, l'ami des pauvres et des malheureux.» Déjà Louis VI luttait contre les barons féodaux: il avait porté contre Bouchard de Montmorency l'étendard de l'abbaye de Saint-Denis, la célèbre oriflamme qui resta la bannière des rois ses successeurs, et qui, alors protégée par les peuples de la Flandre, devait un jour présider à leur extermination. C'est ainsi que le jeune monarque combattra tour à tour les seigneurs de Coucy, du Puiset, de Rochefort, de Clermont. Les milices des bourgeoisies l'accompagnent au siége des châteaux, qui ne menacent pas moins l'industrie et le repos des hommes faibles que la puissance du roi de France.
Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, défier les Anglais, et il l'aida avec le même zèle à étouffer les complots des barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre devint plus sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s'insurgea.
Le comte Thibaud était, par sa mère, neveu de Henri Ier. Les barons, vaincus par Louis VI, l'avaient élu leur chef et se rangeaient sous ses bannières. Robert se hâta d'accourir pour anéantir cette ligue formidable: déjà il avait envahi la Champagne et il attaquait la ville de Meaux, lorsque, dans une mêlée, au moment où il ralliait les combattants et les conduisait à la victoire, il tomba dans un étroit sentier et y fut foulé sous les pieds des chevaux. Ainsi périt cet illustre prince que les rois et les peuples regrettèrent également, et qui, jusqu'aux frontières de l'Arabie, fut pleuré par les chrétiens et les païens.
Peu de mois avant le siége de Meaux, Robert II, à l'exemple du comte Baudouin le Bon, avait exigé de nombreux serments pour garantir la paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et successeur de Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une assemblée solennelle tenue à Arras:
«Que personne n'aille pendant la nuit assaillir les demeures. Que personne n'y porte l'incendie: sinon, le coupable sera puni de mort. Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation par la peine du talion, à moins que l'accusé n'établisse, soit par le duel judiciaire, soit par l'épreuve de l'eau et du fer ardent, la nécessité d'une juste défense.
«Que chacun s'abstienne de porter des armes, s'il n'est bailli, châtelain ou officier du prince.»
En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reçu une keure qui n'existe plus, mais qui fut confirmée et peut-être reproduite en 1240 par une charte de Thomas de Savoie, où il leur est expressément défendu de s'armer de leurs redoutables massues.
A cette même époque, une révolution semblable à celle qui avait amené la bataille de Bavichove s'accomplissait silencieusement dans le comté de Guines, où les Flamings n'étaient pas moins nombreux que sur nos rivages. Le récit de Lambert d'Ardres est l'un des documents les plus importants de l'histoire des races saxonnes du Fleanderland.
«Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps du comte Raoul, dans un état voisin de la servitude, car chaque année ils devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de plus quatre deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en cas de décès.» Or, un d'eux, nommé Guillaume de Bocherdes, épousa une femme libre de Fiennes, nommée Hawide. Hawide s'était rendue à Bocherdes, et elle avait à peine touché le seuil du toit conjugal, lorsque les seigneurs de Hamme vinrent réclamer le tribut connu sous le nom de kolve-kerlie. Hawide soutenait en vain que, née libre et issue de parents libres, elle ignorait ce qu'était la kolve-kerlie. Tout ce qu'elle obtint fut un délai de quinze jours: au jour fixé, elle se présenta avec ses parents et ses amis devant les seigneurs de Hamme, et protesta de nouveau qu'elle était libre. Tous ses efforts furent inutiles; on refusa de l'écouter, et Hawide fut réduite à se retirer, chargée d'opprobre. Enfin elle s'adressa à la comtesse de Guines, Emma, qui fut touchée de ses plaintes. Grâce aux larmes et aux prières d'Emma de Tancarville, le comte Robert de Guines supprima la kolve-kerlie: Hawide reparut triomphante à Bocherdes, et tous les kolve-kerli furent affranchis et déclarés libres à jamais.