Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre les Sarrasins, mais il n'avait quitté la Palestine qu'après avoir reçu le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit avec honneur à son retour, et son influence s'accrut de jour en jour sous le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser Marguerite de Clermont et lui donna le comté d'Amiens et le domaine d'Ancre, qu'il avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de Saint-Pol. On ajoute que, peu de mois avant sa mort, il lui confia le gouvernement de ses Etats. Quoi qu'il en soit, la transmission de l'autorité souveraine ne s'exécuta point sans opposition, et le règne du comte Charles, qu'un complot devait achever, s'ouvrit au milieu des complots excités à la fois par la comtesse Clémence de Bourgogne, veuve de Robert II, qui venait d'épouser le duc de Brabant, et par son gendre Guillaume de Loo, fils de Philippe, vicomte d'Ypres, que soutenaient les comtes de Hainaut et de Boulogne, Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin.
Clémence s'était emparée d'Audenarde et le comte Hugues de Saint-Pol envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark rassembla son armée. Dès ce moment, il marcha de victoire en victoire. Guillaume de Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit réduite à demander la paix en cédant quatre des principales cités qui formaient son douaire, Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. Gauthier d'Hesdin fut chassé de ses domaines: Hugues de Saint-Pol perdit son château.
Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la comtesse Clémence, l'autorité et l'influence de Robert II et de Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en Normandie et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte de Flandre l'honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu'en 1124, lors de l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix mille guerriers intrépides dans le camp du roi de France. N'oublions point que ces expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus grande part, furent les premières où les bourgeoisies marchèrent contre les ennemis sous les bannières de leurs paroisses. La défense du territoire n'était plus exclusivement confiée aux hommes de fief: elle devenait la tâche et le devoir de toute la nation.
Henri V s'était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de ses sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du comte de Namur et de l'archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre impériale au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir l'accepter. Les devoirs de son gouvernement le retenaient en Flandre, et lorsque, après la captivité de Baudouin du Bourg, les chrétiens d'Asie lui proposèrent le trône de Jérusalem, il persista dans les mêmes sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de Bouillon comme la couronne de Karl le Grand.
Charles ne songea plus qu'à consolider la paix intérieure, en s'efforçant de dompter les mœurs féroces des Flamings. Retirés aux bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque jour on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour appeler leurs gildes aux combats. «Afin d'assurer le repos public, le comte de Flandre décida, dit Galbert, qu'à l'avenir il serait défendu de marcher armé, et que quiconque ne se confierait point dans la sécurité générale serait puni par ses propres armes.» Gualter ajoute, ce qui paraît peu probable, que les Flamings respectèrent ces défenses dont Robert II et Baudouin VII avaient donné l'exemple.
Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement pendant la désastreuse famine de 1126, l'affection des clercs et la reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses réformes n'aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes sages, dit Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les hommes pervers le supportaient impatiemment, parce qu'ils voyaient que sa justice protégeait la vie de ceux qu'ils haïssaient et s'opposait à toutes leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi longtemps qu'on ne leur permettrait point d'exercer librement leurs fureurs, le salut du comte et leur propre salut ne pouvaient point s'accorder.»
Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug odieux, il n'en était point dont l'élévation eût été plus rapide que celle d'Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple karl de Furnes et confondu parmi les serfs du comte, il servait comme homme d'armes sous les ordres de Baudrand, châtelain de Bruges, lorsque, dans une guerre contre les Allemands, il profita d'une nuit obscure pour le précipiter dans les eaux de l'Escaut. La femme de Baudrand, Dedda, surnommée Duva, était la complice de ce crime. Elle se hâta de donner sa main et ses trésors au meurtrier, qui acquit la châtellenie de Bruges et la laissa à son fils Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait eu également recours à la simonie pour s'emparer de la dignité de prévôt de Saint-Donat, dont il avait dépossédé le vertueux Liedbert. Les autres fils d'Erembald avaient acheté de vastes domaines. Cependant, quelles que fussent leurs richesses, les barons et les officiers du comte n'oubliaient point leur origine, et il arriva que Charles de Danemark ayant ordonné une enquête sur les droits douteux des Flamings dont la position était la même, Bertulf et sa famille mirent tout en œuvre pour se placer au-dessus de ces recherches. Bertulf protestait que ses aïeux avaient toujours été libres. «Nous le sommes, nous le serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la terre qui puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de Danemark n'aurait jamais été comte.» Selon la vieille coutume du Fleanderland, la haine dont Bertulf était animé devint commune à ses frères et à ses parents, que les historiens de ce temps nous dépeignent d'une stature élevée, et d'un aspect si terrible qu'on ne pouvait les regarder sans trembler.
Le comte de Flandre s'était rendu en France pour prendre part à une expédition dirigée contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les fils d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer à mettre à exécution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine de Tangmar de Straten, l'un des nobles que Charles chérissait le plus. Burchard, fils de Lambert Knap, dirigea ces dévastations, et tandis que Bertulf présidait à des orgies dans le cloître de Saint-Donat, les laboureurs qui cultivaient les terres de Tangmar, poursuivis par le fer et la flamme, invoquaient en vain la trêve du Seigneur. A peine le comte Charles était-il arrivé à Lille, qu'il y apprit les désordres qui régnaient en Flandre. Deux cents laboureurs chassés de leurs demeures l'attendaient à Ypres pour implorer sa protection. Ce fut dans cette ville que Charles convoqua les barons pour juger les coupables. Burchard fut condamné à rétablir le château, le verger et l'enclos de Tangmar: de plus, conformément aux peines portées par les usages germaniques contre les violateurs de la paix publique, sa demeure fut livrée aux flammes.
Charles revint le 28 février à Bruges. Il employa toute la journée du lendemain à rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde et d'autres amis des traîtres parurent dans son palais et cherchèrent à exciter sa clémence. Ils lui représentèrent longuement que la faute de Burchard était déjà assez expiée par la destruction de son château; ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la responsabilité sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte, encore ému du triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient retracé sur son passage les dévastations de Burchard, répondait à leurs mensongères apologies par quelques plaintes énergiques. Les amis de Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs du comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y fît verser les vins les plus précieux. Dès que les coupes étaient vides ils les faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la violation des saintes lois de l'hospitalité, ils se préparaient aux attentats les plus criminels.
Le comte leur avait accordé la permission de se retirer, et ils en profitèrent pour se rendre immédiatement à la demeure de Bertulf où ils racontèrent les paroles de Charles, telles que leur imagination troublée par les vapeurs du vin les avait conservées. «Jamais, dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera, à moins que nous ne reconnaissions que nous sommes ses serfs.» Près de Bertulf, se trouvaient rassemblés Guelrik son frère, Burchard son neveu, Isaac de Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen. Ils joignirent leurs mains en signe d'alliance, et résolurent de faire périr le comte dès qu'une occasion favorable se présenterait. Tandis que le prévôt de Saint-Donat gardait la porte de la salle où ils étaient réunis, ils continuèrent à délibérer, et jugèrent qu'il était important d'associer à leur entreprise Robert, neveu de Bertulf, jeune homme paisible et vertueux, qui avait succédé à toute l'influence dont jouissait son père, longtemps châtelain sous le règne de Robert II. Ils l'appelèrent donc et lui dirent: «Donne-nous ta main afin que tu prennes part à nos projets, comme nous-mêmes, en joignant nos mains, nous nous sommes déjà engagés les uns vis-à-vis des autres.» Robert, soupçonnant quelque intention sinistre, refusait de les écouter et voulait quitter la salle: «Qu'il ne sorte point,» s'écrient Isaac et Guillaume en s'adressant au prévôt. Bertulf le retient et emploie tour à tour les menaces et la persuasion. Le jeune homme cède enfin, donne sa main et demande ce qu'il doit faire. On lui répond: «Charles veut nous perdre et nous réduire à devenir ses serfs, nous avons juré sa mort: aide-nous de ton bras et de tes conseils.» Robert, éperdu de terreur, laissait couler ses larmes: «Il ne faut pas, disait-il, que nous trahissions notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez à le vouloir faire, j'irai moi-même révéler votre complot au comte, et jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prêter mon aide, ni mes conseils à de pareils desseins.» Il fuyait hors de la salle: on le retint de nouveau. «Ecoute, mon ami, répliquèrent Bertulf et ses complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons sérieusement à cette trahison, c'était seulement afin de voir si nous pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous ne t'avons point encore appris pourquoi tu nous as engagé ta foi, nous te le dirons un autre jour.» Et ils cherchèrent à cacher par des plaisanteries et sous de légers propos le but de leur réunion; ensuite ils se séparèrent, mécontents de ce qui avait eu lieu et agités par une secrète inquiétude.