Isaac de Reninghe était à peine revenu dans sa demeure lorsque, s'étant assuré que le silence de la nuit était complet, il remonta à cheval et rentra dans le bourg où se trouvaient l'église de Saint-Donat et le palais du comte. Il y appela tour à tour Bertulf et les autres conjurés, et les conduisit dans la maison de Walter, fils de Lambert de Rodenbourg. Là ils éteignirent tous les feux afin qu'on ne remarquât point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent leur complot, protégés par les ténèbres. Afin que leur projet ne fût point révélé, ils décidèrent qu'on l'exécuterait dès le lever de l'aurore, et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls qui seraient chargés d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le comte devait recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient à le tuer, seulement la moitié. Ces résolutions prises, Isaac retourna chez lui: le jour n'avait pas encore paru.

Depuis son retour, Charles s'abandonnait à de tristes pressentiments, et semblait avoir reçu la révélation de sa fin prochaine. A Ypres, on lui avait exposé toute la férocité des mœurs de Burchard. «Dieu me protégera, avait-il répondu, et si je meurs pour la cause de la justice, ma gloire sera supérieure à mon malheur.» Quelques clercs étant venus se plaindre des dangers qui les menaçaient: «Si vous mouriez pour la vérité, leur avait-il dit, quelle mort serait plus honorable que la vôtre? Est-il quelque chose au-dessus des palmes du martyre?»

Cette même nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains remarquèrent qu'il paraissait souffrant et agité. Il se leva un peu plus tard que de coutume et se dirigea aussitôt vers l'église de Saint-Donat. Le ciel était sombre et chargé de brouillard. De vagues rumeurs arrivèrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent que ses jours étaient en péril; mais il ne voulut point y ajouter foi, et ne prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se dispersèrent dès que Charles fut entré dans la galerie supérieure de l'église qui communiquait avec son palais. Le clergé avait déjà chanté les hymnes que la religion consacre aux premières heures du jour; Charles unissait sa voix à leurs prières et récitait les psaumes de David; il avait commencé le quatrième psaume de la pénitence et avait achevé le verset: «Vous jetterez sur moi de l'eau avec l'hysope et je serai purifié; vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige,» lorsque, comme le dit Galbert, ses péchés furent lavés dans son sang.

Burchard, prévenu par ses espions de l'arrivée du comte, n'avait pas tardé à le suivre dans l'église, caché sous un large manteau: il avait chargé ses amis de garder les deux côtés de la galerie où priait le prince, et était arrivé près de lui sans que sa présence eût été remarquée. Charles avait pris un des treize deniers posés sur son psautier pour le donner à une vieille femme. Celle-ci aperçut Burchard: «Sire comte, prenez garde,» lui dit-elle. Charles tourna la tête et au même instant l'épée de Burchard, s'abaissant, effleura son noble front et mutila le bras déjà prêt à remettre cette dernière aumône. Le fils de Lambert Knap se hâta de relever son épée, et d'un second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans vie à ses pieds l'infortuné comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.)

La pauvre femme qui avait reçu les derniers bienfaits du prince s'était précipitée sur la place du Bourg en criant: Wacharm! Wacharm! mais aucune voix ne répondit à la sienne, soit que parmi les habitants de Bruges, il y eût beaucoup d'hommes que leur origine attachait à la faction de Bertulf, soit que la terreur que fait toujours naître un crime inopiné eût glacé tous les cœurs.

Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colère de ses ennemis: ils n'avaient pas quitté l'église de Saint-Donat, et leur fureur sacrilége méditait de nouveaux crimes. Thémard, châtelain de Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans la même galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures. Enfin, les meurtriers s'élancèrent hors de l'église: les uns voulaient envahir le palais du comte, ou bien aller à Straten piller le domaine de Tangmar; les autres se dispersèrent dans la ville, et les fils du châtelain de Bourbourg, atteints au moment où ils fuyaient, périrent également sous leurs coups.

Gauthier de Locre, sénéchal du comte de Flandre, avait disparu: il avait été l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark, et l'on prétendait que, plus que personne, il n'avait cessé de l'engager à faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs. Burchard et ses amis étaient impatients d'assouvir sur lui leur haine et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on vint leur apprendre que le châtelain de Bourbourg respirait encore. Les chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie des consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on précipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrés de marbre de l'escalier, d'où on le traîna devant les portes de l'église pour l'y frapper de nouveau.

Pendant cette scène d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il connaît la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas loin et qu'on le trouvera dans cette même église où déjà tant de sang a coulé, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie féroce des meurtriers se révèle par de bruyantes acclamations. Le sénéchal de Flandre, se voyant trahi, s'élance de la tribune occupée par les orgues où l'un des gardiens de l'église l'avait couvert de son manteau; éperdu de terreur, il fuit précipitamment vers l'autel de Saint-Donat, et s'y réfugie sous le voile que les prêtres avaient étendu sur le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les saints. Burchard le suit, le saisit par les cheveux et lève son épée: mais les chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins permis d'entendre sa confession. Prière inutile! Burchard les repousse. «Gauthier, dit-il au sénéchal, nous ne te devons pas d'autre pitié que celle que tu as méritée par ta conduite vis-à-vis de nous.» Puis il ordonne à ses sicaires de le porter sur le corps inanimé du châtelain de Bourbourg, où ils l'immolent à coups d'épée et de massue.

Burchard résolut alors de faire visiter toute l'église, afin de reconnaître s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il avait juré la perte. Ses serviteurs soulevèrent les bancs, les pupitres, les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir d'abri. Dans le premier sanctuaire, ils aperçurent les chapelains du comte qui s'étaient placés sous la protection des autels. Plus loin, ils découvrirent le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire Frumold le jeune, que Charles de Danemark chérissait beaucoup. Arnould et Odger s'étaient retirés sous une vaste tapisserie. Frumold le jeune avait cru pouvoir plus aisément se dérober aux regards, en se cachant sous des rameaux verts qu'on avait cueillis pour l'une des solennités du carême.

Burchard et ses amis attendaient dans le chœur le résultat de ces recherches. «Par Dieu et ses saints! s'écria Isaac de Reninghe, dût Frumold remplir d'or toute l'église, il ne rachètera point sa vie!» Le notaire Frumold, dont la sœur avait épousé Isaac, se méprit toutefois sur ses intentions, car il espérait trouver en lui un protecteur. «Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amitié qui jusqu'à ce moment a existé entre nous, respecte mes jours et conserve-moi à mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma mort ne les laisse point sans défense.» Mais Isaac lui répliqua: «Tu seras traité comme tu l'as mérité en nous calomniant auprès du comte.» Un prêtre, s'approchant de Frumold, ouït sa confession et reçut l'anneau d'or qu'il le chargea de remettre à sa fille. Cependant Burchard et Isaac délibéraient s'ils n'épargneraient pas les jours de Frumold et d'Arnould jusqu'à ce qu'ils les eussent contraints à leur livrer tout le trésor du comte. Tandis qu'ils hésitaient, les chanoines de Saint-Donat avaient prévenu Frumold le vieux, oncle du notaire Frumold, des périls qui menaçaient son neveu. Ils l'accompagnèrent près de Bertulf, et unirent leurs prières aux siennes pour que le prévôt interposât sa médiation. Bertulf consentit à envoyer un messager vers Burchard pour l'engager à respecter la vie du notaire; mais Burchard fit répondre que lors même que Bertulf implorerait lui-même sa grâce, il ne pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les chanoines se précipitèrent de nouveau aux pieds du prévôt, le suppliant de se rendre à l'église de Saint-Donat. Bertulf se leva; «il marchait d'un pas lent, raconte Galbert, comme s'il se préoccupait peu du sort d'un homme qu'il n'aimait point.» Quand il arriva dans le sanctuaire, la délibération durait encore et Bertulf obtint qu'on lui remettrait les prisonniers jusqu'à ce que Burchard les réclamât. «Apprends, Frumold, dit le prévôt de Saint-Donat au malheureux notaire, que tu ne posséderas point ma prévôté aux prochaines fêtes de Pâques comme tu l'espérais.» Et il l'emmena dans sa maison.