Le corps du comte était resté étendu dans la galerie où il avait péri. Les cérémonies religieuses avaient cessé dans l'église souillée par des attentats sacriléges, et les chanoines avaient à peine osé réciter quelques prières secrètes pour Charles de Danemark. Enfin, Bertulf permit que les nobles restes du bon prince fussent enveloppés dans un linceul et placés au milieu du chœur; puis on alluma quatre cierges autour du cercueil. Bientôt quelques femmes vinrent s'agenouiller auprès de ce modeste cénotaphe. Leurs larmes, touchantes prémices d'un culte pieux, émurent tous ceux qui en furent les témoins; et, à leur exemple, l'on vit, avant le soir, ce même peuple qui, aux premières heures du jour, partageait le ressentiment des meurtriers contre le comte Charles, l'honorer et le vénérer comme un martyr.

«Ce fut alors (je cite Galbert) que les traîtres examinèrent, avec le prévôt Bertulf et le châtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il reposerait au milieu d'eux, de les vouer à un opprobre éternel; et, par une résolution digne de leur ruse, ils envoyèrent chercher l'abbé de Saint-Pierre, afin qu'il prît avec lui les restes du comte Charles et les ensevelît à Gand. Ainsi s'acheva cette journée pleine de douleurs et de misères!» Le remords tourmentait ces hommes que le crime n'avait point effrayés; ils ne voyaient dans ce cadavre mutilé qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime ne se levât, voilée de son linceul, pour proclamer leur crime et annoncer leur châtiment.

Pendant la nuit, Bertulf plaça des sentinelles sur la tour et dans les galeries de l'église, afin que, s'il était nécessaire, il pût y trouver un refuge. Il attendait impatiemment l'arrivée de l'abbé de Saint-Pierre. Celui-ci était monté à cheval aussitôt après avoir reçu le message du prévôt et parut à Bruges vers le lever du jour. Il devait attacher le cercueil sur des chevaux et retourner à Gand sans délai; mais une foule de pauvres, qui espéraient qu'on leur distribuerait des aumônes pour le repos de l'âme du comte, s'étaient déjà réunis. Leurs clameurs suivaient le prévôt de Saint-Donat; on répétait de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et les bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait point de temps à perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de l'église un cercueil préparé à la hâte, il ordonna à ses serviteurs de soulever le corps du comte de Flandre et de l'y déposer sans délai. Mais les chanoines s'y opposèrent: «Jamais, disaient-ils à Bertulf, nous ne consentirons à abandonner les restes de Charles, comte très-pieux et martyr; nous mourrons plutôt que de permettre qu'ils soient portés loin de nous.» A ces mots, tous les clercs s'emparèrent des tables, des escabeaux, des candélabres et de tout ce qui dans leurs mains pouvait servir à combattre; en même temps, ils agitaient les cloches. Les bourgeois prenaient les armes et se rangeaient dans l'église, le glaive à la main. Les pauvres et les malades s'élançaient sur le linceul et le couvraient de leurs bras, pour le défendre et le conserver comme un gage de la miséricorde céleste. Tout à coup le tumulte s'arrêta: un enfant paralytique qui avait coutume de mendier aux portes de l'abbaye de Saint-André avait touché les reliques sanglantes du martyr. Il s'était levé et marchait, louant le ciel de ce miracle dont tout le peuple était témoin. On n'entendait plus que des prières et des actions de grâces. Les uns essuyaient les plaies du comte avec des linges; les autres grattaient le marbre rougi par son sang: une sainte terreur avait pénétré tous les esprits.

L'abbé de Saint-Pierre avait fui à Gand, tandis que le prévôt et ses neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait point réussi, et ils se virent réduits à promettre qu'on n'enlèverait point le corps du prince; quoi qu'il en fût, dès que le peuple se fut éloigné, ils firent fermer les portes de l'église: les chanoines, craignant quelque nouvelle perfidie, s'empressèrent de construire avec des pierres et du ciment un tombeau placé dans la galerie de Notre-Dame, aux lieux mêmes où le comte avait été frappé, et ils l'y ensevelirent le lendemain.

Les cérémonies des obsèques furent célébrées le 4 mars dans l'église de Saint-Pierre, située hors des murs de la ville. Le prévôt de Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur répéter qu'il était entièrement étranger à la trahison, et distribua de sa propre main les aumônes funéraires; on le vit même pleurer. De plus, Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux évêques de Noyon et de Térouane. Il les y suppliait de venir purifier l'église de Saint-Donat, et ajoutait qu'il était prêt à prouver canoniquement son innocence devant le peuple et le clergé.

Si le prévôt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prétexte de protestations mensongères, le fils de Lambert Knap, moins astucieux mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans les enchantements et les superstitions du paganisme. L'église de Saint-Donat vit, en 1127, sous ses voûtes sacrées, des hommes de race saxonne renouveler le dadsisa, qu'en 743 le concile de Leptines avait condamné chez leurs aïeux. Au milieu des ténèbres de la nuit, Burchard et ses complices vinrent s'asseoir autour du tombeau du comte; puis ils placèrent sur la pierre sépulcrale un pain et une coupe remplie de bière, qu'ils se passèrent tour à tour. Ils croyaient apaiser par ces libations l'âme de leur victime et s'assurer l'impunité.

Déjà ils avaient annoncé à Guillaume de Loo qu'ils lui feraient avoir le comté de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nommé Godtschalc Tayhals, s'était rendu à Bruges près du prévôt et de Burchard, porteur d'un message ainsi conçu: «Mon maître et votre intime ami, Guillaume d'Ypres, vous salue et vous assure de son amitié: sachez qu'il s'empressera, autant qu'il est en lui, de vous aider et de vous secourir.»

C'était précisément l'époque de l'année où les marchands étrangers s'assemblaient à Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances pour les obliger à lui rendre hommage et à le reconnaître comme comte de Flandre. Bertulf lui avait donné ce conseil, et avait en même temps mandé aux karls du pays de Furnes et à ceux des bords de la mer attachés à sa gilde, qu'ils appuyassent les prétentions du vicomte d'Ypres.

Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait un instant glacés d'effroi, n'avaient point tardé à se rallier, et dès que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulminée par l'évêque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices, Gervais de Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de l'enceinte palissadée, que les habitants de Bruges avaient, à la prière de Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait, et déjà la fumée qui s'élevait de l'âtre annonçait le repas du soir, lorsque tout à coup on vit s'avancer dans les rues les hommes d'armes de Gervais de Praet, auxquels on avait livré les portes du Sablon: les conjurés eurent à peine le temps de se retirer dans le bourg.

Le siége commença aussitôt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan d'Alost, Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenèrent à Gervais de Praet de nombreux renforts. Le lendemain parurent Thierri, châtelain de Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de Lillers, ancien boutillier du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivèrent que le 13 mars; ils se préoccupaient peu de la lutte de Burchard et de Gervais de Praet, mais ils voulaient conquérir et rapporter dans leur ville les célèbres reliques dont on leur avait raconté les miracles. Se croyant assez puissants et assez instruits dans l'art des siéges pour s'emparer de la forteresse sans l'appui de personne, ils avaient emmené avec eux des archers, des ouvriers et un grand nombre de chariots chargés d'échelles énormes. A leur suite marchaient des troupes de voleurs et de pillards venues du pays de Waes, et recrutées chez ces populations frisonnes auxquelles s'étaient jadis mêlés les Normands qui stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois de Bruges s'effrayèrent, et peu s'en fallut que d'autres combats ne s'engageassent aux portes de la ville. Enfin, il fut convenu que les Gantois entreraient à Bruges, mais qu'ils se sépareraient des hommes de race étrangère, dont on redoutait les fureurs et les déprédations.