Il y avait, parmi les conjurés du bourg, un homme dont le cœur s'ébranla à l'aspect de cette menaçante agression: c'était le prévôt Bertulf. Consterné, et aussi humble qu'à une autre époque il se montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles. La terreur avait éteint sa voix, et ce fut son frère, le châtelain Hacket, qui prit la parole en son nom: «Seigneurs, daignez nous traiter généreusement en faveur de notre ancienne amitié. Barons de Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne pas oublier combien vous nous chérissiez autrefois; prenez pitié de nous. Comme vous, nous pleurons et regrettons le comte; comme vous, nous flétrissons les coupables, et nous les chasserions loin de nous, si, malgré nos sentiments, les devoirs qu'imposent les liens du sang ne nous arrêtaient. Nous vous supplions de nous écouter. Pour ce qui concerne nos neveux que vous accusez d'être les auteurs du crime, accordez-leur la permission de sortir librement de la forteresse, et qu'ensuite, condamnés pour un aussi cruel attentat par l'évêque et les magistrats, ils s'exilent à jamais et cherchent, sous le cilice et dans la pénitence, à se réconcilier avec Dieu. Quant à nous, c'est-à-dire quant au prévôt, au jeune Robert, à moi, et à nos hommes, nous établirons, par toute forme de jugement, que nous sommes innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit séculier qui régit les hommes d'armes et selon les divines Ecritures auxquelles les clercs se conforment.» Mais l'un des chevaliers qui avaient pris les armes à l'appel de Gervais de Praet, lui répondit: «Hacket, nous avons oublié vos services et nous ne devons point nous souvenir de l'amitié que nous portions autrefois à des traîtres impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de chrétiens se sont réunis pour vous combattre, parce que, violant la justice de Dieu et des hommes, vous avez immolé votre prince pendant un temps de prière, dans un lieu consacré à la prière et tandis qu'il priait! C'est pourquoi, châtelain Hacket, nous renonçons à la foi et à l'hommage qui vous étaient dus; nous vous condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce fétu de paille que nous tenons dans nos mains.» Selon les usages de cette époque reculée, la multitude, groupée autour de la forteresse, prit des gerbes de blé et imita son exemple.
Tout espoir de paix s'était évanoui: Bertulf et Hacket avaient échoué dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces deux hommes réussit, à prix d'argent, à s'évader de la forteresse; l'autre (c'était le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis à l'heure du péril. Le premier était Bertulf, qui gagna le domaine de Burchard à Keyem; le second était le châtelain Hacket.
Quinze jours seulement se sont écoulés depuis le trépas du comte: le siége du bourg va toucher à sa fin. Les conjurés placent au haut de leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les portes à demi consumées par la flamme des masses considérables de pierres et de fumier. Une seule porte est restée libre, afin qu'ils puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assiégeants préparent leurs échelles: elles ont une hauteur de soixante pieds sur une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du bourg. Des boucliers d'osier, attachés à leur extrémité et sur leurs parois, doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base à d'autres échelles plus étroites et plus légères destinées à s'abaisser sur les créneaux. Déjà le moment de la lutte approche, déjà, aux clameurs qui s'élèvent dans les airs se mêle le sifflement des traits, lorsque tout à coup les combattants laissent retomber leurs armes et courbent leurs fronts dans un respectueux silence. Les chanoines de Saint-Donat viennent de paraître au haut des remparts, les yeux pleins de larmes et poussant de profonds soupirs; ils portent dans leurs mains les vases sacrés, les châsses et les reliquaires, les ornements de l'église et les livres liturgiques. Egalement respectés par les meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement à travers les hommes d'armes et vont déposer leur pieux fardeau à la chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du marché.
Dès que les chanoines se sont éloignés, les tristes images de la guerre se reproduisent. Assiégeants et assiégés, tous ont conservé leurs projets et leurs haines.
Dans l'église de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient succédé aux vénérables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier, réceptacle d'immondices; là s'élevaient des fours et des cuisines; plus loin c'était la scène bruyante des orgies auxquelles présidaient des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces désordres heurtaient la tombe entr'ouverte où gisait tout sanglant le cadavre du comte de Flandre. «Il était resté seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec ses meurtriers.»
Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs échelles pour monter à l'assaut. Ils essayèrent de s'élancer sur les murailles en même temps qu'ils cherchaient à les miner par leur base; mais, après un combat obstiné qui dura jusqu'au soir, ils se virent repoussés de toutes parts. Telles étaient les fatigues de cette lutte cruelle, que les conjurés, rassurés par l'échec des Gantois, s'éloignèrent pendant quelques heures de leurs murailles. Le temps était froid et le vent soufflait avec force: les sentinelles s'étaient retirées dans le palais du comte où l'on avait fait un grand feu, lorsque vers le lever du jour, quelques assiégeants, ayant escaladé les remparts sur des échelles légères, trouvèrent la cour du bourg abandonnée. Ils y restèrent immobiles et silencieux jusqu'à ce qu'ils eussent pu ouvrir la porte de l'ouest en brisant la serrure qui la fermait: on accourut aussitôt de toutes parts pour les rejoindre, et les traîtres qui dormaient dans le palais du comte eurent à peine le temps d'en défendre l'entrée. Bientôt, accablés par le nombre, ils se réfugièrent dans la galerie voûtée qui servait de communication entre le palais et l'église. Là, la lutte recommença avec plus d'énergie. Burchard y montra un courage qui aurait été digne d'éloge, s'il eût été employé à soutenir une autre cause. Il ne cessa point un instant de combattre au premier rang des siens, semant autour de lui le deuil et la mort. Il parvint enfin à s'enfermer dans l'église, et on ne l'y poursuivit point. Les vainqueurs s'étaient dispersés pour piller: les uns emportaient des coupes, des tapis, des étoffes précieuses; d'autres étaient descendus dans les celliers où le vin et la bière coulaient à longs flots.
Si le zèle des Brugeois s'était ralenti depuis que Sohier de Gand et Iwan d'Alost prétendaient diriger toutes les attaques, les Gantois se montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'église, d'où ils espéraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune homme appartenant à leur troupe brisa avec son épée l'une des fenêtres du sanctuaire et y pénétra, mais il ne revint point. Plusieurs croyaient qu'il avait péri sous les coups de Burchard, mais d'autres racontaient que comme, dans sa coupable avidité, il avait touché à une châsse pour la dépouiller de ses ornements, la porte qu'il avait ouverte s'était refermée avec force et l'avait renversé sans vie. Cette rumeur était propagée par les Brugeois qui accusaient sans cesse les Gantois de ne songer qu'à piller. Les dissensions devinrent si vives que les bourgeois de Bruges et ceux de Gand avaient déjà saisi leurs armes pour se combattre les uns les autres; mais les hommes sages réussirent à les apaiser, et le résultat de cette réconciliation fut la conquête des nefs de l'église, d'où les conjurés se retirèrent dans les galeries supérieures et dans la tour. Là, ils se barricadèrent avec des siéges, des bancs, des planches enlevées des autels, des statues arrachées de leurs niches, qu'ils lièrent avec les cordes suspendues aux cloches; et, saisissant les cloches mêmes, ils les brisaient et les précipitaient sur les assiégeants qui occupaient le bas de l'église.
Pour juger et apprécier les événements qui vont suivre, il est nécessaire d'interrompre notre récit, et de remonter jusqu'aux premiers jours du siége.
Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie. Au moment où toute la Flandre s'armait, il était resté oisif. Il semblait qu'issu de la maison de Flandre par son père, il dût se réunir aux amis du comte Charles; mais, s'il n'écoutait que les sympathies de race que lui avait léguées sa mère, Saxonne des bords de l'Yzer, pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf comme il le lui avait promis? Quel que fût le parti qu'il adoptât, il le faisait triompher, et pouvait à son choix tenir le comté de Flandre de Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo balançait entre ses remords et ses serments, et il ne se montrait point: seulement, il envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de Somerghem à Bruges pour faire connaître qu'il avait été créé comte par le roi de France: mensonge fatal à son ambition, parce qu'il lui donnait pour base un appui douteux auquel personne ne voulut croire.
La comtesse de Hollande était arrivée le même jour à Bruges. Elle espérait faire élire son fils comte de Flandre, et cherchait à s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient favorables à ses prétentions, et avaient juré que si Guillaume de Loo était reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient, tant qu'il vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il n'était pas étranger au complot dirigé contre Charles de Danemark. Plus tard, Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre à Bruges pour y annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoyé trois cents hommes d'armes et des sommes considérables; mais on ne vit dans cette assertion qu'un nouveau mensonge: on prétendait que l'or qu'il possédait était celui qu'il avait reçu des traîtres.