Guillaume de Loo hésitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la prise du bourg. Il considéra dès lors la cause des assiégés comme perdue, et jugea utile aux intérêts de sa politique, de rompre hautement avec eux. Il avait été instruit qu'Isaac de Reninghe s'était retiré à Térouane où il espérait trouver dans le monastère de Saint-Jean, fondé jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur pour son propre crime; mais l'avoué Arnould le fit arrêter, et Guillaume de Loo, s'étant rendu lui-même à Térouane, conduisit Isaac dans la cité d'Aire où il fut pendu en présence de tout le peuple.

Isaac de Reninghe périt le 20 mars. Le même jour, on reçut à Bruges des lettres que le roi de France adressait aux chefs des assiégeants. Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri Ier ne profitât des dissensions de la Flandre pour la détacher de la monarchie française. Il avait convoqué ses feudataires à Arras, et écrivait aux barons de Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes d'armes pour qu'il ne fût point imprudent d'aller les rejoindre; car il n'ignorait point que certains hommes plaignaient le sort des traîtres, approuvaient leurs crimes, et travaillaient par tous les moyens à leur délivrance. Il leur retraçait aussi, avec des termes de dédain et de mépris, les prétentions ambitieuses de Guillaume de Loo, dont il rappelait l'origine obscure, et les engageait à envoyer sans délai leurs députés à Arras, pour régler d'un commun accord l'élection d'un prince digne de gouverner la Flandre.

Les lettres du roi de France avaient ranimé le zèle de tous ceux qui assiégeaient le bourg. Quoique le 20 mars fût un dimanche, jour dont jusqu'alors ils avaient respecté le repos solennel, ils se hâtèrent de tenter une nouvelle attaque. On avait répandu le bruit que Burchard avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du comte de Flandre. Cette rumeur, soit qu'elle fût conforme à la vérité, soit qu'elle ne fût qu'une invention habile, anima les Brugeois contre les conjurés, et ils reparurent en armes devant la tour de l'église, afin qu'on ne leur enlevât point, pour les porter à Gand, les reliques vénérables du martyr. Ce fut en vain que des lettres par lesquelles Thierri d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, réclamait, à titre héréditaire, le comté de Flandre, leur parvinrent en même temps que celles du roi de France. Thierri d'Alsace était trop loin; le roi de France s'approchait: les assiégeants obéirent à l'appel de Louis VI, et leurs députés partirent pour Arras.

Les bourgeois de Bruges avaient reçu avec d'autant plus de joie les lettres du roi de France qu'il semblait y reconnaître au peuple de Flandre le droit d'élire le nouveau comte. Ils se préparèrent immédiatement à l'exercer. Le 27 mars, ils se réunirent à tous les députés des autres bourgs sur la place du Sablon, et là, le koreman Florbert, après avoir touché les reliques des saints, prononça le serment suivant: «Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre les ennemis de la patrie. Qu'il soit doux et généreux à l'égard des pauvres, et plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la justice; qu'il ait la volonté et le pouvoir de servir les intérêts de son pays!»

Trois jours après, les barons qui s'étaient rendus près de Louis VI, revinrent d'Arras. Ils annoncèrent que l'armée du roi de France était entrée en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conçues: «Le roi de France, à tous les loyaux habitants de la Flandre, salut, amitié et protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance de ses armes invincibles! Prévoyant que la mort du comte Charles entraînerait la ruine de votre pays, et mus par la pitié, nous avons pris les armes pour le venger par les plus terribles supplices; de plus, afin que la Flandre puisse se pacifier et se fortifier sous le comte que nous venons de choisir, écoutez les lettres que nous vous adressons, exécutez-les et obéissez.» Gauthier de Lillers montra alors les lettres revêtues du sceau royal, et ajouta que le prince désigné par Louis VI était Guillaume de Normandie, qui, pendant plusieurs années, avait vécu à la cour de Baudouin VII. Ainsi, à l'élection populaire se substituaient tout à coup les ordres menaçants du roi de France. Une morne stupeur accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent les sympathies diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace, les autres vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait conquis Audenarde, le sentiment du droit national était vivement blessé chez tous les bourgeois: ils décidèrent que pendant la nuit on adresserait des messages à tous les bourgs voisins, afin que dès le lendemain ils envoyassent leurs députés à Bruges. Ceux-ci jugèrent convenable de conférer avec les Gantois: les bourgeois de toutes les villes de Flandre avaient formé une étroite alliance, et s'étaient engagés à ne rien conclure relativement à l'élection du comte, si ce n'est d'un commun accord.

Ces dernières journées du mois de mars 1127 resteront à jamais mémorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre éprouvait le besoin d'arriver à une organisation régulière par l'unité nationale; cependant la puissance du roi de France était trop grande pour que l'on pût s'opposer à son intervention: on jugea qu'il valait mieux adhérer à ses propositions lorsqu'il eût été dangereux de les repousser, et conserver, même en lui obéissant, l'apparence de la liberté. Guillaume était soutenu par l'armée du roi de France qui avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les faubourgs de Bruges, précédé des chanoines de Saint-Donat et entouré d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume était avec lui et chevauchait à sa droite. Guillaume, surnommé par les Normands Longue Epée, avait vingt-six ans. Il était fils de Robert de Normandie et petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de Flandre. Il avait été autrefois fiancé à Sibylle d'Anjou; mais ce mariage avait été rompu pour cause de consanguinité, et il avait épousé depuis une fille du marquis de Montferrat, sœur utérine d'Adélaïde de Savoie, reine de France. Louis VI le protégeait pour l'opposer à Henri Ier, et avait trouvé un double avantage à le créer comte de Flandre; car en même temps qu'il reprenait possession des comtés de Mantes, de Ponthieu et de Vexin qu'il lui avait donnés en dot, il élevait sa puissance à un degré qu'elle n'avait jamais atteint.

Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les châsses et les reliques des saints. Le roi et le comte y jurèrent d'observer la charte des priviléges de l'église de Saint-Donat et celle par laquelle étaient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les habitants de Bruges pussent jouir d'une liberté perpétuelle. Le nouveau comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et de corriger à leur gré et selon les circonstances les lois et les coutumes qui les régissaient. Lorsque le comte se fut engagé par serment vis-à-vis des communes, les feudataires de Charles rendirent hommage à Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains dans les siennes et recevaient de lui le baiser de vassalité. Les plus obscurs obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette dont Guillaume les touchait.

Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau comte de Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au château de Winendale une entrevue où il lui proposa les conditions de la paix; Guillaume de Loo maintint ses prétentions: il voulait lutter contre son rival et opposer puissance à puissance. Si Guillaume de Normandie devait triompher de Burchard, Guillaume de Loo se réservait la gloire de punir le prévôt Bertulf qui, après s'être caché à Furnes, avait été découvert à Warneton. Le vicomte d'Ypres alla lui-même l'y chercher. Bertulf marchait devant lui les pieds sanglants et meurtris, les yeux baissés, récitant à haute voix des hymnes et des prières au milieu des insultes et des outrages publics. On avait construit à Ypres, sur la place du marché, une potence en forme de croix où Bertulf, suspendu par la tête et les mains, ne trouvait qu'un léger appui pour ses pieds. Selon l'usage observé dans le supplice des traîtres, on plaça un chien affamé à ses côtés et le peuple l'accablait d'une grêle de pierres, lorsque tout à coup un profond silence s'établit; Guillaume de Loo s'approchait de la potence: «Apprends-moi donc, ô prévôt! lui disait-il, je t'en adjure par le salut de ton âme, quels sont, outre les traîtres que nous connaissons, ceux qui ont pris part à la mort de monseigneur le comte Charles?—Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?» répondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transporté de fureur, fit déchirer le prévôt de Saint-Donat avec des crocs de fer: «Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux ténèbres de la mort.» Guillaume de Loo était un ingrat: c'était à Bertulf qu'il devait les châteaux où son autorité avait été reconnue, Furnes, Bergues et Cassel; il ne le faisait périr que parce qu'il n'avait plus besoin de lui.

Lorsque les conjurés assiégés dans l'église de Saint-Donat connurent la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnèrent au désespoir. Le bélier ne cessait de battre leurs murailles; les échelles étaient prêtes pour l'assaut. Combien étaient-ils pour lutter contre deux armées? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous étaient accablés de fatigue et d'inquiétude, et tandis que les uns continuaient à célébrer le dadsisa sur le tombeau du comte, d'autres, qui déjà ne niaient plus la vertu du sang des martyrs, avaient allumé un cierge en l'honneur de Charles de Danemark.

Le 14 avril, le bélier fut placé dans le dortoir des chanoines de Saint-Donat qui se trouvait à la même hauteur que la galerie de Notre-Dame. En vain les assiégés mêlèrent-ils aux pierres qu'ils jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrasées afin que les flammes d'un incendie fissent échouer cette attaque: tout fut inutile. Bientôt une clameur prolongée retentit parmi les conjurés qui se réfugiaient à la hâte dans la tour. Le bélier avait fait dans la muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants s'élancèrent dans la galerie où le comte avait été enseveli, et Louis VI vint s'y agenouiller.