Déjà le roi de France avait ordonné que l'on minât les bases de la tour où les conjurés avaient trouvé leur dernier asile. A chaque coup de marteau ils sentaient tout l'édifice s'ébranler, et plutôt que de se laisser écraser sous ses ruines, ils crièrent du haut de l'église qu'ils consentaient à se rendre et à être conduits dans une prison, pourvu que le jeune Robert fût excepté de la captivité de ses compagnons. Louis VI accepta ces conditions: les assiégés sortirent de la tour; ils avaient lutté plus de six semaines contre les barons de Flandre et pendant quinze jours contre l'armée du roi de France, et ils n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous pâles, hideux de maigreur, épuisés de lassitude, et portant sur leurs traits livides le sceau de la trahison. Leur chef était Wulfric Knop; Burchard, Disdir Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres conjurés, avaient réussi à s'échapper du bourg.
Les bourgeois de Bruges furent tristement émus en voyant ces hommes intrépides entraînés par le crime à de si fatales destinées. Ils gémissaient sur le sort de la famille de leurs châtelains, et plaignaient surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respecté sa liberté; il avait cru remplir sa promesse en le séparant des traîtres, et l'avait fait charger de chaînes dans le palais du comte où il permit aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent avec une grande joie.
Les autres furent conduits dans une prison si étroite qu'ils ne pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur étouffante et fétide les tourmentait au milieu des ténèbres et augmentait l'horreur de leurs angoisses. Cette captivité, aussi cruelle que le supplice même, dura quinze jours. L'évêque de Noyon avait réconcilié l'église de Saint-Donat, et le corps de Charles le Bon, déposé depuis le 22 avril à la chapelle de Saint-Christophe, y avait été solennellement rapporté, lorsque le roi et le comte se réunirent le 5 mai pour délibérer sur la manière dont ils feraient périr les traîtres. Il semble qu'en ce moment même, ils redoutassent encore leur formidable énergie, car ils résolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui les tromperaient en leur annonçant la clémence du roi, et les engageraient à quitter leur prison l'un après l'autre. Wulfric Knop sortit le premier et on le conduisit par les passages intérieurs de l'église. Il put une dernière fois jeter les yeux sur la galerie, théâtre d'un crime si détestable et si sévèrement vengé; enfin, il arriva au sommet de la tour: les serviteurs du roi qui l'accompagnaient l'en précipitèrent aussitôt. Ainsi périrent après lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg, qui, avant de mourir, obtint de prier un instant; Éric, dont des femmes voulurent panser les plaies, et vingt-quatre de leurs compagnons, acteurs de ce grand drame, que nous ne connaissons point par leurs noms, mais seulement par leurs passions et leur courage.
Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune Robert que déjà il avait fait battre de verges, sous prétexte qu'il savait où une partie du trésor du comte avait été cachée. Les Brugeois, qui l'avaient toujours beaucoup aimé, ne purent en le voyant s'éloigner retenir leurs larmes et leurs plaintes. «Mes amis, leur dit Robert, puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu qu'il sauve mon âme.» A peine était-il arrivé à Cassel qu'il fut décapité par l'ordre du roi de France.
Que devinrent, après le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons, les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que Louis VI n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le châtelain Hacket se réfugiait à Lissewege chez Walter Krommelin, Burchard, livré par Hugues d'Halewyn, expirait à Lille sur la roue, après avoir demandé, comme Gerbald, qu'on tranchât la main qui avait exécuté le crime. Lambert Knap périt à Bruges au milieu des tortures. La fin d'Ingelram d'Eessen et de Guillaume de Wervicq fut la même. Gui de Steenvoorde, mortellement frappé dans un duel judiciaire, avait été suspendu au même gibet que le prévôt Bertulf.
Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, fléchissait lui-même sous la vengeance du ciel. Avant que le siége du bourg fût terminé, et quinze jours seulement après cette célèbre journée où le vicomte d'Ypres avait étouffé violemment les reproches du prévôt de Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'était avancé jusqu'au pied des remparts de la cité d'Ypres. Guillaume de Loo s'élança avec trois cents hommes d'armes au devant de Louis VI, mais déjà les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il tomba au pouvoir de ses ennemis.
Guillaume de Loo, malgré sa faiblesse et son inertie, était resté le chef des Flamings. Ils avaient continué à lui obéir, quoiqu'ils eussent peut-être secrètement horreur de son ingratitude vis-à-vis des fils d'Erembald. «Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert, combattaient avec lui parce qu'ils espéraient que, s'il devenait comte de Flandre, ils pourraient, grâce à son autorité et à son pouvoir, anéantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes ne s'accomplirent point... Dieu poursuivait les traîtres.»
Guillaume Longue-Epée, que Louis VI avait quitté pour rentrer en France, conduisit avec lui à Bruges le vicomte d'Ypres. Il y reparaissait triomphant et entouré de seigneurs dévoués à sa cause, parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten. Son premier soin fut de faire arrêter, comme complices de Burchard, cent vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de Rodenbourg. Ceux-ci réclamaient les formes protectrices d'une procédure légale et le jugement des échevins, mais il ne voulut point les écouter. Ce premier succès l'encouragea. Les barons hostiles aux Brugeois, qui jadis avaient tenu en fief plusieurs des impôts qu'on levait à Bruges, l'engagèrent à les rétablir; Guillaume, oubliant ses serments, les réclama de nouveau. Les bourgeois murmurèrent: ils songeaient peut-être à délivrer le vicomte d'Ypres, car «on jugea convenable, raconte Galbert, de l'entourer de gardiens qui le surveillaient avec le plus grand soin, et il lui fut défendu de se montrer aux fenêtres de sa prison.»
Le comte Guillaume résolut bientôt de transférer son prisonnier dans la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais à peine y était-il arrivé qu'un mouvement populaire éclata. Le comte avait voulu faire arrêter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu de la foire qui se tenait aux fêtes de Saint-Pierre ès Liens. Les habitants de la ville se soulevèrent, chassèrent Guillaume Longue-Epée, et noyèrent dans leurs marais plusieurs Normands de sa suite. Un siége fut nécessaire pour contraindre la cité rebelle à payer une amende de quatorze cents marcs d'argent.
La ville de Saint-Omer n'était pas plus favorable au jeune prince. Ses bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould de Danemark, neveu du comte Charles, et repoussaient le châtelain qui leur avait été imposé: ils se virent également réduits à payer une amende de six cents marcs d'argent.