A Gand, comme à Saint-Omer, l'autorité despotique du châtelain excita une insurrection générale. Le comte s'était rendu au milieu des bourgeois de Gand pour rétablir l'autorité de son vicomte; mais Iwan d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs populaires: «Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer équitable vis-à-vis des habitants de votre cité et vis-à-vis de nous qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables exactions, vous nous auriez traités avec justice en nous défendant contre nos ennemis. Cependant vous avez violé toutes vos promesses relatives à l'abolition des impôts et aux autres priviléges que vos prédécesseurs, et surtout le comte Charles, nous avaient accordés; vous avez rompu tous les liens qui résultaient de vos serments et des nôtres. Nous connaissons les violences et les pillages que vous avez exercés à Lille. Nous savons de quelles injustes persécutions vous avez accablé les bourgeois de Saint-Omer. Maintenant vous songez à vous conduire de la même manière à l'égard des habitants de Gand, si vous le pouvez. Toutefois, puisque vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre de Flandre, il convient que vous agissiez avec nous selon la raison, et non point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est votre avis, placer votre cour à Ypres, ville située au milieu de vos Etats. Que les barons de Flandre, nos pairs, s'y réunissent, paisiblement et sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du peuple, et qu'ils prononcent entre nous. Si vous êtes, tel que nous le disons, sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez à votre dignité de comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la mérite mieux que vous.» Guillaume s'indignait: si l'aspect de la multitude qui l'entourait ne l'eût retenu, il eût rompu le brin de paille devant Iwan. «Je consens, lui dit-il enfin, à anéantir l'hommage que tu m'as fait et à t'élever au rang de mes pairs. Je veux te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait comme comte est juste et raisonnable.» Guillaume ne se préoccupait que des souvenirs de la féodalité: il oubliait qu'il se trouvait en présence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois décidèrent que le 8 mars 1128, leurs députés s'assembleraient à Ypres pour y délibérer des affaires du pays.
Au jour marqué pour cette réunion, un grand nombre d'hommes d'armes avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils étaient prêts à s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et à les combattre s'ils faisaient quelque résistance. Cependant Iwan d'Alost, Daniel de Termonde et les autres députés des communes insurgées apprirent les desseins de Guillaume et s'arrêtèrent à Roulers; ce fut de là qu'ils adressèrent à Guillaume ce message: «Seigneur comte, puisque le jour, que nous avons choisi appartient au saint temps du carême, vous deviez vous présenter pacifiquement, sans ruse et sans armes: vous ne l'avez pas fait; bien plus, vous voulez nous mettre à mort, et vous vous préparez à nous combattre: Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'à ce jour, ont été fidèles à l'hommage qu'ils vous ont rendu, y renoncent désormais.» Puis ils mandèrent aux habitants des bourgs de Flandre: «Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous engagions, les uns vis-à-vis des autres, à nous défendre mutuellement si le comte voulait nous assaillir par violence.» Ceux-ci ne tardèrent point à répondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient honorablement et sans déloyauté se soustraire à la domintation d'un prince qui ne songeait qu'à persécuter les bourgeois de ses cités, et ils ajoutèrent: «Voici que depuis une année tous les marchands qui avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paraître; nous avons consommé tous nos approvisionnements, et ce que nous avons pu gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui, soit par l'avidité du comte, soit par les nécessités des guerres qu'il soutient contre ses ennemis. Voyons donc par quels moyens nous pourrions, sans blesser notre honneur et celui du pays, éloigner de nous ce prince avare et perfide.»
Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer le roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France avait fondée. Henri Ier n'ignorait point que Louis VI comptait placer tôt ou tard Guillaume à la tête d'un parti nombreux, prêt à l'élever au trône de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre, dans les chartes qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-même ses droits à la couronne d'Angleterre. «Le roi Henri, dit Matthieu Paris, était plein d'inquiétude, parce que ce jeune homme était courageux et entreprenant, et ne cessait de le menacer de lui enlever aussi bien l'Angleterre que la Normandie, qu'il prétendait lui appartenir par droit héréditaire.» Henri Ier avait épousé la fille du duc de Brabant qui, lors de l'avénement du comte Charles, avait pris une part active au mouvement dirigé par la comtesse Clémence. Cette alliance lui rendait plus aisée son intervention dans les affaires de Flandre. En même temps, il continuait la guerre contre Louis VI afin de retenir l'armée française sur les bords de la Seine, et se liguait avec le comte d'Anjou, père de cette princesse, qui avait été répudiée par Guillaume Longue-Epée.
Ce fut Henri Ier qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller exposer en Flandre les prétentions qu'il fondait sur sa parenté avec Robert le Frison. Ce fut encore Henri Ier qui soutint Arnould de Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivité de Guillaume de Loo, était devenu le chef des Flamings, semble avoir été peu digne de figurer dans des luttes si énergiques et si terribles. Rappelé par les bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye de Saint-Bertin, s'y laissa assiéger par les barons de Guillaume, s'humilia et se retira dans sa patrie après avoir accepté les présents du vainqueur.
Thierri d'Alsace fut, après Arnould de Danemark, le champion auquel le roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trésors. Iwan d'Alost et Daniel de Termonde se rangèrent sous sa bannière. Gand lui ouvrit ses portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la même cause, s'allièrent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on vit Walter Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres de leurs chefs entrer à Bruges, après avoir juré de rester fidèles aux intérêts de la commune.
Thierri d'Alsace arriva le 27 mars à Bruges, où il fut reçu par les bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours après, les pairs du pays et les députés des communes s'assemblèrent sur la place du Sablon pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie. Iwan d'Alost et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement hommage, et Thierri fit aussitôt publier une loi qui ordonnait à ceux qu'on accusait de la mort du comte Charles de se justifier, s'ils étaient nobles, devant les princes et les feudataires de Flandre; s'ils ne l'étaient pas, au tribunal des échevins. Puis il confirma et augmenta les priviléges des communes, et leur permit de modifier à leur gré leurs usages et leurs coutumes.
Thierri avait réuni près de lui, en les réconciliant, Gervais de Praet, qui avait assiégé l'église de Saint-Donat, et Lambert de Rodenbourg, qui avait établi son innocence par l'épreuve du fer ardent, les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings les plus nobles et les plus généreux. Guillaume de Normandie crut pouvoir troubler cette concorde en rendant la liberté à Guillaume de Loo; mais le vicomte d'Ypres, après être resté quelque temps à Courtray, fut réduit à s'enfermer dans le château de l'Ecluse: ses anciens amis l'avaient abandonné, et il n'avait pu s'assurer que l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus barbares que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri d'Alsace.
Guillaume Longue-Epée avait perdu les cités de Gand, de Bruges et de Lille. Un complot devait lui enlever également la ville d'Ypres où il se tenait, et le livrer lui-même à ses ennemis. Un jour qu'assis près d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter entre ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât de parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille était instruite du complot, et bien qu'elle eût juré de ne point le révéler, son cœur n'avait pu résister à la triste image du sort qui était réservé au petit-fils de Guillaume le Conquérant. A peine le prince normand eut-il le temps de s'élancer, les cheveux épars, sur un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite.
Dans ces circonstances fâcheuses, Guillaume de Normandie adressa à Louis VI des lettres où il le suppliait de le soutenir contre son ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition convoitait la terre la plus fidèle et la plus puissante du royaume de France.
Louis VI s'avança jusqu'à Arras et y manda les députés des communes. «Je veux, écrivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous envoyiez près de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes sages, choisis parmi vous; j'en convoquerai un pareil nombre de tous les bourgs de Flandre. Je veux, en leur présence et devant mes barons, examiner quels sont vos discussions avec le comte Guillaume, et je m'efforcerai de rétablir la paix entre vous et lui.» Les Brugeois n'envoyèrent point de députés à Arras; mais dans la réponse qu'ils firent au roi, ils racontèrent toutes les fautes du comte, ses parjures, ses ruses, ses perfidies, et protestèrent fièrement contre l'intervention du roi de France: «Qu'il soit connu du roi et de tous les princes, de nos contemporains et de notre postérité, que le roi de France n'a point à s'occuper de l'élection des comtes de Flandre; les pairs et les bourgeois du pays peuvent seuls désigner l'héritier du comte et lui remettre l'autorité suprême. Pour ce qui concerne les terres tenues en fief du roi de France, celui qui recueille la succession de nos comtes ne doit que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voilà à quoi se bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit par la corruption.»