Ce tableau de la transformation de la gilde, qui peu à peu devint la cité, se retrouve dans toute la Flandre. Un historien du douzième siècle a soin de nous apprendre que sa ville natale dut son origine à une gilde de marchands, ghilleola mercatorum. A Saint-Omer, de même qu'à Ardres, la gilde fut la base de l'administration municipale. Bruges ne devint une ville puissante que parce qu'une association de marchands s'était formée au pied du château bâti par Baudouin Bras de Fer, et d'anciennes traditions y faisaient remonter jusqu'au dixième siècle l'élection du bourgmestre par les treize échevins. La mention des choremanni ou des échevins, en nombre déterminé, paraît partout le signe d'une organisation régulière, qui reçoit dans les documents rédigés en langue latine ou en langue française, le nom de communia ou celui de commune. Ce nom rappelait les liens d'alliance fraternelle dont il était issu, la jouissance des mêmes biens et des mêmes droits garantie par les mêmes devoirs; et tandis que le nom de gilde restait spécialement propre aux corporations commerciales, celui de commune s'appliquait sans distinction à l'assemblée de tous ceux qui, aux jours d'émeute ou de guerre, s'armaient au son de la cloche du beffroi. La dynastie d'Alsace sanctionna cette organisation dans la plupart de nos villes. C'est dans les chartes qu'elle nous a laissées qu'il faut chercher ses titres de gloire; c'est là que se retrouvent les caractères de sa mission: elle proclama solennellement les droits des communes de Flandre, puis elle disparut, leur laissant à elles-mêmes le soin de les maintenir et de les défendre.
Deux hommes illustres par leur génie et leurs vertus présidèrent aux mémorables événements que la Flandre vit s'accomplir sous Robert le Frison et sous Thierri d'Alsace. Le premier avait été l'évêque de Soissons saint Arnould, le second fut l'abbé de Clairvaux saint Bernard.
Bernard parcourait l'Allemagne, la France, la Belgique en prêchant la paix chrétienne, l'amour des choses intellectuelles, le bonheur de la solitude monastique. Il vint en Flandre, et telle était la puissance de sa parole qu'elle transportait irrésistiblement toutes les âmes. Le 9 avril 1138 (v. st.), il parut dans la chaire de l'église de Sainte-Walburge à Furnes, au milieu de ces populations cruelles que saint Arnould avait visitées moins d'un siècle auparavant. Son éloquence y accomplit les mêmes prodiges; barons et karls, vieillards et jeunes gens, tous s'émurent, et tandis qu'un noble méditait en silence ces sublimes enseignements, un laboureur s'approcha et lui dit: «Le Seigneur m'ordonne d'aller vers toi; dirigeons-nous ensemble vers le monastère de Clairvaux.»
Dernier et remarquable rapprochement! la mission de l'évêque de Soissons avait préparé la croisade de Robert le Frison, et il n'est point douteux que la prédication de l'abbé de Clairvaux n'ait également préparé la croisade de Thierri d'Alsace. Foulques d'Anjou, dont la fille avait épousé Thierri après avoir été fiancée à son rival Guillaume de Normandie, portait le sceptre des rois de Jérusalem; mais les périls qui l'entouraient le réduisirent bientôt à implorer le secours des peuples chrétiens. Le comte de Flandre répondit le premier à cet appel. On ignore quelle fut la date précise de son départ, et quels événements signalèrent son voyage; mais les historiens des croisades nous apprennent que les nombreux et intrépides chevaliers qu'il conduisit avec lui firent renaître la confiance et l'espoir chez les barons de Syrie. Ils ne tardèrent point à se diriger vers le mont Galaad, aux frontières des pays d'Ammon et de Moab, où ils assiégèrent une troupe redoutable de brigands qui s'étaient réfugiés dans des cavernes environnées de rochers et d'abîmes. Thierri prit part ensuite à la conquête de Césarée et d'Arcas, et là s'arrêta son pèlerinage.
Des événements d'une haute gravité rappelaient le comte de Flandre dans ses Etats. Louis VII avait succédé en France à Louis VI, qu'avait poursuivi, dans les derniers jours de sa vie, le ressentiment des plus puissants barons. Le comte de Hainaut s'était allié au comte de Saint-Pol, et leur confédération semblait menacer la Flandre. Les mêmes symptômes d'hostilité se manifestaient en Angleterre. Le roi Etienne n'écoutait plus que des conseils dirigés contre Thierri. Guillaume de Loo avait été chargé en 1138 du soin d'aller étouffer une insurrection en Normandie, et ce succès flattait son orgueil et ses espérances. Cependant le comte de Flandre triomphe de toutes ces menaces. Le comte de Hainaut dépose les armes. Une armée flamande protége contre les barons de Grimberghe le jeune duc de Brabant Godefroi, qui cède Termonde à Thierri et promet de le reconnaître pour suzerain.
Le comte de Flandre soutient également l'impératrice Mathilde qui porte la guerre en Angleterre, et bientôt après les partisans d'Etienne et ceux de la fille de Henri Ier se rencontrent sur les bords de la Trent. Tous les Flamings qui se sont associés à la fortune de Guillaume de Loo ont obéi à la voix de leur chef. Baudouin de Gand, petit-fils de l'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, les harangue. Ils s'élancent impétueusement au combat, et déjà ils ont chassé devant eux les archers gallois, lorsque les hommes d'armes du comte de Chester parviennent à semer le désordre dans leurs rangs. Dès ce moment, ils ne se rallient plus. Le roi Etienne tombe au pouvoir de ses ennemis, et Baudouin de Gand partage son sort, après avoir mérité, par sa vaillante résistance, une gloire immortelle (2 février 1140).
Guillaume de Loo s'est réservé pour des temps meilleurs. Il ne tarde point à apprendre que l'impératrice Mathilde déplaît au peuple par son orgueil et que la commune de Londres, jadis pleine de zèle pour sa cause, s'insurge contre elle. Ralliant aussitôt ses Flamings, il relève la bannière d'Etienne de Boulogne dans le comté de Kent. De rapides succès effacent le souvenir de sa défaite. Il poursuit l'impératrice jusqu'au pied des murailles de Winchester, la réduit à fuir de nouveau, et l'atteint au pont de Stoolebridge (14 septembre 1141). Le roi d'Ecosse, qui soutient Mathilde, cherche son salut dans une retraite précipitée. Robert de Glocester, frère de l'impératrice, est pris, puis échangé contre le roi Etienne. A peine Mathilde réussit-elle à se retirer dans le château d'Oxford. Guillaume l'y assiége; mais elle se fait descendre du haut des murailles, et traverse la Tamise dont les glaces et neiges cachent sa robe blanche aux regards de ses ennemis. Un triomphe si éclatant engagea le roi Etienne à placer toute sa confiance dans les vainqueurs. Guillaume de Loo reçut le comté de Kent, théâtre de ses premières victoires. Robert de Gand fut chancelier; son neveu Gilbert obtint le titre de comte de Lincoln. Un chef flamand nommé Robert, fils d'Hubert, prit possession du manoir de Devizes, et lorsque le comte de Glocester lui offrit sa protection, il répondit qu'il était assez puissant pour soumettre tout le pays depuis Winchester jusqu'à Londres, et du reste que s'il avait besoin d'appui, il manderait des hommes d'armes de Flandre. Ainsi s'était formée, au sein des bannis flamands, une aristocratie orgueilleuse haïe des Normands, et devenue complètement étrangère aux hommes de même race qui formaient les communes anglo-saxonnes. «C'était, écrit Guillaume de Malmesbury, une race d'hommes avides et violents qui ne respectaient rien, et ne craignaient même point de retenir les religieux captifs et de piller les églises et les cimetières.»
La France présentait le même spectacle de désorganisation et d'anarchie. Le jeune roi Louis VII avait épousé une princesse inconstante et légère, et Raoul de Vermandois, petit-fils du roi Henri Ier, n'écoutant que sa passion pour Alix de Guyenne, sœur de la reine, avait répudié sa femme, princesse de la maison de Champagne. Le comte Thibaud le Grand se plaignit au pape: Raoul de Vermandois, excommunié au concile de Lagny, promit de se soumettre; mais il oublia presque aussitôt ses engagements, et lorsqu'une seconde sentence d'anathème fut venue le frapper, il chercha un protecteur dans Louis VII. Le roi de France prétendait que, dans un traité récemment conclu, Thibaud s'était engagé à faire lever l'excommunication et qu'il n'avait pas le droit de recourir de nouveau aux foudres ecclésiastiques; sa colère s'accrut quand il apprit que Thibaud s'était allié au comte de Flandre et au comte de Soissons. Ce fut en vain que l'abbé de Clairvaux interposa sa médiation. «Le roi, écrivait-il aux ministres de Louis VII, reproche à Thibaud de chercher à s'attacher par des mariages le comte de Flandre et le comte de Soissons. Avez-vous quelque raison certaine de douter de leur fidélité? Est-il équitable de n'ajouter foi qu'aux soupçons les plus vagues? Les hommes dont Thibaud a réclamé l'alliance, loin d'être les ennemis du roi, ne sont-ils pas ses vassaux et ses amis? Le comte de Flandre n'est-il pas le cousin du roi, et le roi lui-même n'avoue-t-il point qu'il est le soutien du royaume?» On connaît la réponse de Louis VII: ce fut le massacre de Vitry. «Je ne puis le taire, s'écria alors Bernard, vous soutenez des hommes frappés d'excommunication; vous guidez des ravisseurs et des brigands fameux par les incendies, les sacriléges, le meurtre et le pillage. De quel droit vous préoccupez-vous à ce point des relations de consanguinité des autres, lorsque vous-même, personne ne l'ignore, vous habitez avec une femme qui est à peine votre parente au troisième degré? J'ignore s'il y a consanguinité entre le fils du comte Thibaud et la fille du comte de Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du comte Thibaud; mais je crois que les hommes qui s'opposent à ces alliances n'agissent ainsi que pour enlever à ceux qui luttent contre le schisme le refuge que ces princes pourraient leur offrir. Si vous persévérez dans de semblables desseins, la vengeance du ciel ne sera pas lente: hâtez-vous donc, s'il en est temps encore, de prévenir par votre pénitence la main qui est prête à vous frapper.»
Louis VII se repentit, et quatre années après, en expiation de sa faute, il recevait à Vézelay la croix des mains de l'abbé de Clairvaux. Parmi les comtes qui le suivront se trouvent Thierri de Flandre et Henri, fils de Thibaud de Champagne. Il a choisi pour régent du royaume Suger, abbé de Saint-Denis, né dans les domaines du comte de Flandre, qui mérita, en protégeant les opprimés, les orphelins et les veuves, le surnom de Père de la patrie.
Ce ne fut toutefois que vers le mois de juin 1147 que le roi de France et les autres princes croisés se mirent en marche. Ils se dirigèrent vers la Bavière, passèrent le Danube pour entrer en Autriche, traversèrent la Pannonie, la Bulgarie et la Thrace, et bientôt après ils saluèrent les remparts de Byzance. De terribles revers les attendaient au delà du Bosphore. La trahison de Manuel Comnène fit périr toute l'armée des Allemands, et les mêmes désastres accablèrent les Francks dès qu'ils eurent passé les gués du Méandre. Ils succombèrent en grand nombre dans les défilés du Cadmus; enfin, épuisés de fatigue et décimés par le fer, ils réussirent à atteindre le port de Satalie, situé au fond du golfe de Chypre, où ils espéraient trouver assez de vaisseaux pour continuer leur route par mer; cependant ceux qu'ils parvinrent à rassembler, après cinq semaines d'attente, ne suffisaient point pour les porter tous. Une foule de pèlerins vinrent alors se jeter aux pieds de Louis VII: «Puisque nous ne pouvons point vous suivre en Syrie, lui dirent-ils, veuillez vous souvenir que nous sommes Franks et chrétiens, et donnez-nous des chefs qui puissent réparer les malheurs de votre absence et nous aider à supporter les fatigues, la famine et la mort, qui nous attendent loin de vous.» Le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon restèrent à Satalie; mais bientôt on les vit, imitant l'exemple du roi de France, s'embarquer presque seuls au milieu des gémissements et des cris lamentables de leurs compagnons qu'ils ne devaient plus revoir.