Louis VII réunit à Jérusalem les débris de son armée aux milices chargées de la défense de la cité sainte. On résolut d'assiéger Damas, et déjà les croisés s'étaient emparés des jardins qui s'étendent jusqu'à l'Anti-Liban, lorsque la discorde éclata parmi eux. Le comte de Flandre réclamait de la générosité des princes d'Occident la possession de la ville qui allait tomber en leur pouvoir; il s'engageait à la défendre vaillamment contre les infidèles pour l'honneur de Dieu et de la chrétienté; mais la jalousie des barons de Syrie s'éveilla: ils se plaignaient de ce que Thierri, qui était déjà au delà des mers seigneur d'un comté si puissant et si illustre, voulait s'approprier le plus beau domaine du royaume de Jérusalem, et ajoutaient que si le roi Baudouin ne voulait point se le réserver, il valait mieux le donner à l'un de ceux qui avaient complètement renoncé à leur patrie pour combattre sans relâche. Ces dissensions firent suspendre les assauts et permirent aux princes d'Alep et de Mossoul de rassembler toutes leurs forces, et il fallut renoncer à la conquête de l'ancienne capitale de la Syrie. Ainsi se termina la croisade de Louis VII.
Thierri passa encore une année dans la terre sainte, et, avant son départ, il y reçut un don précieux du roi de Jérusalem: c'étaient, selon d'anciennes traditions, quelques gouttes du sang du Sauveur, jadis recueilli par Nicodème et Joseph d'Arimathie. A son retour en Flandre, il déposa solennellement cette vénérable relique dans la chapelle de Saint-Basile de Bruges.
Vers l'époque où Louis VII avait quitté la France pour se rendre en Orient, quelques croisés, partis des rivages de la Flandre, comme Winnemar au onzième siècle, avaient rejoint sur les côtes d'Angleterre d'autres pèlerins animés d'un semblable courage. Deux cents navires mirent à la voile du havre de Darmouth dans les derniers jours du mois de mai 1147; mais une tempête les dispersa, et cinquante navires à peine se retrouvèrent dans un port des Asturies. Les pèlerins s'y arrêtèrent trois jours, puis ils se dirigèrent vers le port de Vivero et la baie de la Tambre, et la veille des fêtes de la Pentecôte ils allèrent visiter le tombeau de saint Jacques de Compostelle. Ils ne tardèrent point à apercevoir les bouches du Douro, et ce fut là que le connétable de l'expédition, Arnould d'Aerschot, les rejoignit avec un grand nombre de leurs compagnons. Les habitants du pays les accueillirent avec joie: Alphonse de Castille, qui fuyait devant les Mores, vint réclamer leur secours, et ils se hâtèrent de le lui promettre. C'est ainsi, disent les poètes portugais, que les Israélites expirant dans le désert virent la manne bienfaisante descendre du ciel pour les sauver.
La flotte des croisés entra le 28 juin dans le Tage pour reconquérir Lisbonne. Ni la position presque inaccessible de cette illustre cité, ni le nombre de ses défenseurs, que des témoins oculaires portent à deux cent mille, n'intimida leur courage. Les faubourgs furent enlevés dès la première tentative, et le siége commença. Les Flamands se placèrent à l'orient, les Anglais à l'occident. On avait établi sur les navires des ponts volants qui devaient s'abaisser sur les murailles: les vents s'opposèrent à ce que l'on en fît usage. On se vit alors réduit à préparer d'autres machines, mais les Sarrasins les incendièrent en y répandant des flots d'huile bouillante. Ces revers ne découragèrent point les assiégeants; ils reconstruisirent leurs machines, et un jour que les Sarrasins avaient fait une sortie, les pèlerins flamands réussirent à leur couper la retraite: le roi Alphonse et les Anglais profitèrent de ce combat pour donner l'assaut; en ce moment, les Flamands accoururent pour les soutenir, et Lisbonne leur ouvrit ses portes (21 octobre 1147). Alméida et d'autres villes se soumirent également aux croisés. La plupart des guerriers de Flandre, animés par ces succès, restèrent en Portugal pour combattre les Mores. Ils obtinrent des lois et des priviléges propres, et s'appliquèrent à faire fleurir l'agriculture et le commerce en même temps qu'ils s'illustraient par les armes. Combien la croisade qui échoua devant Damas et celle que couronna la conquête de Lisbonne se ressemblaient peu! En Syrie, tout était orgueil, envie, corruption; en Portugal, le courage chrétien retrouvait ses prodiges. «Des pèlerins humbles et pauvres, dit Henri de Huntingdon, voyaient la multitude de leurs ennemis se disperser devant eux.»
C'est surtout en Europe qu'il est intéressant d'étudier les résultats de la seconde croisade. Entreprise en expiation d'une guerre injuste dirigée contre les comtes de Champagne et de Flandre, elle accroît leur puissance. Leur alliance consolide la paix, mais on peut prévoir que le jour où ils se sépareront, leurs discordes troubleront toute la monarchie. Les quatre fils de Thibaud le Grand, Henri, Thibaud, Etienne et Guillaume, possèdent les comtés de Champagne, de Blois et de Sancerre et l'archevêché de Reims. Ses filles sont duchesses de Pouille et de Bourgogne, comtesses de Bar et de Pertois. Une autre devint plus tard reine de France. Thibaud et Henri épousèrent les deux filles qu'Aliénor de Guyenne avait eues de son mariage avec Louis VII. Thibaud avait d'abord inutilement cherché à enlever leur mère, pour s'attribuer ses domaines héréditaires.
Le comte de Flandre n'est pas moins redoutable. Une guerre heureuse contre l'évêque de Liége et les comtes de Namur et de Hainaut se termine par un traité que confirmera plus tard le mariage de Baudouin, fils du comte de Hainaut et de Marguerite, fille de Thierri. Le comte de Flandre siége à l'assemblée de Soissons convoquée pour assurer le repos du royaume. Il se réconcilie avec la maison de Vermandois dont il fut l'ennemi, parce qu'il sait que le comte Raoul II est condamné, par une santé débile, à mourir jeune. Il destine à son fils Philippe la main d'Elisabeth de Vermandois, qui sera l'héritière des vastes Etats auxquels son père a ajouté Chauny enlevé aux sires de Coucy, Amiens usurpé sur les sires de Boves, Ribemont, conquis sur les sires de Saint-Obert, Aire, Péronne et Montdidier, devenus également le prix de ses violences ou de ses ruses. Le second de ses fils, Matthieu, s'empare du comté de Boulogne en enlevant l'abbesse de Romsey, fille du roi d'Angleterre; le troisième, quoique élu évêque de Cambray, épouse la comtesse de Nevers, petite-fille du duc de Bourgogne.
Il est permis de croire que ce fut Thierri qui, par haine contre le roi Etienne, engagea le roi de France à le combattre et à lui opposer Henri d'Anjou, neveu de la comtesse de Flandre. Thierri, à la tête de quatorze cents chevaliers, prit la part la plus active à la conquête de la Normandie. «Le roi, dit une ancienne chronique, se confiait principalement dans la nombreuse milice du comte de Flandre.»
Henri d'Anjou, victorieux sur les bords de la Seine, ne tarda point à porter la guerre en Angleterre, et le roi Etienne se vit forcé à reconnaître pour son successeur le fils de l'impératrice Mathilde. Une entrevue solennelle eut lieu à Douvres vers le mois de mars 1153. Henri d'Anjou s'y rendit avec Thierri, et le roi Etienne leur proposa de les conduire à Londres; mais ils n'étaient pas arrivés à Canterbury, lorsqu'une troupe de Flamings tenta de les assassiner: quoique le hasard eût fait échouer leur complot, Henri et Thierri se hâtèrent de quitter l'Angleterre. Ils n'y revinrent qu'au mois d'octobre, peu de jours avant la mort du roi Etienne, et le comte de Flandre se trouva à Westminster le dimanche avant la Noël, lorsque Henri d'Anjou, premier monarque de la dynastie des Plantagenêts, y reçut l'onction royale.
Qu'étaient devenus les Flamings? Les vainqueurs de Stoolebridge, réduits au complot de Canterbury, portaient la peine de leur trahison. «Ces loups avides, dit Guillaume de Neubridge, fuyaient ou devenaient doux comme des brebis; ils affectaient du moins de le paraître.»—«Ils quittaient, ajoute un autre historien anglais, leurs châteaux pour retrouver la charrue, la tente des barons pour rentrer dans l'atelier du tisserand.»
Guillaume de Loo, vieux et aveugle, avait obtenu de Thierri qu'il lui fût permis d'aller finir ses jours dans le château où il était né. La Flandre, qui avait refusé un trône à son ambition, ne réservait à sa gloire qu'un tombeau.