Deux ans après, Henri II se trouvait à Rouen, lorsque le comte de Flandre y arriva pour le prier de protéger ses Etats et son fils pendant un troisième voyage qu'il voulait entreprendre en Orient. En effet, Thierri ne tarda point à s'embarquer, et son arrivée au port de Beyruth ranima de nouveau le zèle des chrétiens de Jérusalem. Thierri et le roi Baudouin, après avoir conquis rapidement les forteresses d'Harenc et de Césarée, allèrent combattre les Sarrasins dans les principautés d'Antioche et de Tripoli. L'émir Nour-Eddin avait profité de leur éloignement pour menacer la cité sainte, quand Baudouin et Thierri parvinrent à l'atteindre dans la plaine de Tibériade, près des lieux où le Jourdain cesse de tracer un sillon limoneux sur le flot immobile de la mer de Galilée. Une éclatante victoire illustra les armes des chrétiens.

A son retour en Flandre, Thierri fut reçu par de nombreuses acclamations. Une lettre du pape Alexandre III, adressée à l'archevêque de Reims, avait rendu un témoignage public de la valeur et de la piété du comte de Flandre. Les infirmités de la vieillesse n'avaient point refroidi son zèle, et en 1163, apprenant la mort de Baudouin III et les périls qui menaçaient son fils Amauri, il résolut aussitôt de tenter une quatrième croisade. La comtesse Sibylle l'accompagna, et un grand nombre de pèlerins, tant de Flandre que de Lorraine, prirent la croix à son exemple. «Le bruit de leur arrivée, dit Guillaume de Tyr, fut pour les chrétiens d'Asie comme un doux zéphyr qui vient calmer les brûlantes ardeurs du soleil.» Pourquoi faut-il ajouter que toutes ces espérances furent déçues, et que bientôt après, selon l'expression de l'historien des croisades, de sombres nuées couvrirent le ciel et ramenèrent les ténèbres! Nour-Eddin livra, dans la principauté d'Antioche, un sanglant combat dans lequel il fit prisonniers le prince d'Antioche, Raimond de Tripoli, Josselin d'Edesse et Gui de Lusignan. Thierri ne put rien pour réparer ces malheurs: il n'y vit sans doute que la révélation de la colère du ciel, et s'éloigna tristement pour retourner en Flandre. Sa femme, Sibylle d'Anjou, unie par les liens du sang à la dynastie des rois de Jérusalem, espéra que ses prières seraient plus puissantes que les armes du comte de Flandre, et n'hésita point à se vouer à la vie religieuse, à Béthanie, sur les ruines de cette maison de Lazare, où Jésus, en ressuscitant le frère de Marthe et de Marie, avait promis la vie à tous ceux qui croiraient en lui.

Le comte de Flandre ne devait survivre que quatre années à ces malheurs. Il mourut à Gravelines le 17 janvier 1168 (v. st.). Déjà depuis longtemps il avait remis à son fils le gouvernement de ses Etats, et le moment est arrivé où, après avoir raconté les luttes que Thierri soutenait sous le ciel brûlant de la Syrie pour élever la gloire de la Flandre, nous devons retracer les efforts que faisait Philippe pour augmenter sa puissance dans les froides régions du Nord.

L'événement le plus remarquable qui eût signalé les commencements de l'administration de Philippe d'Alsace avait été une guerre contre le comte Florent de Hollande. En 1157, pendant l'absence de son père, le jeune comte de Flandre se vit obligé, par les plaintes des marchands flamands, à prendre les armes pour protéger leur commerce sur la Meuse. Une flotte flamande menaça les ports de Hollande, tandis que l'armée de Philippe d'Alsace envahissait le pays de Waes et s'emparait du château de Beveren. Huit ans plus tard, peu après la quatrième croisade de Thierri, la même guerre se renouvela: cette fois, la Flandre avait équipé une flotte qu'un chroniqueur évalue à sept mille navires. Les hommes d'armes de Flandre étaient soutenus par Godefroi de Louvain; ils triomphèrent après une sanglante mêlée, et poursuivirent les Hollandais pendant sept heures. Florent et quatre cents de ses chevaliers tombèrent en leur pouvoir. Le comte de Hollande fut enfermé dans le cloître de Saint-Donat de Bruges, où, après une captivité de près de trois années, il signa, le 27 février 1167 (v. st.), un traité trop important pour qu'il ne soit point utile d'en rappeler les principaux articles.

Florent reconnaissait que, par le jugement des barons de Flandre, il avait perdu toutes les terres tenues en fief de Philippe, et ceci s'appliquait au pays de Waes; il consentait à partager avec le comte de Flandre la souveraineté des îles situées entre l'Escaut et Hedinzee, et accordait aux marchands flamands le droit de trafiquer librement dans tous ses Etats. Les nobles de Hollande se portèrent cautions des serments de leur prince.

«Il avait été convenu également, ajoute une ancienne chronique, que le comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art de construire les digues, afin qu'ils exécutassent tous les travaux nécessaires pour préserver la ville de Bruges et son territoire des invasions de la mer. Le comte de Hollande et les siens acceptèrent toutes ces conditions, heureux d'avoir été traités pendant leur captivité moins comme des ennemis prisonniers, que comme des amis auxquels on donnerait l'hospitalité. Dès que le comte de Hollande fut retourné dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer plus de mille ouvriers de Hollande et de Zélande. Ceux-ci construisirent des maisons et d'autres édifices sur une digue qu'on nommait Hontsdamme, puis ils établirent également des digues jusqu'à Lammensvliet et Rodenbourg. D'autres personnes vinrent successivement se fixer à Damme et y firent le commerce; les marchands y affluèrent: en moins de trois ans, on vit s'y élever une ville assez importante. Le comte Philippe de Flandre donna de nombreux priviléges à ses habitants, voulant qu'ils portassent désormais le titre de bourgeois et fussent affranchis, dans toute la Flandre, des droits de passage et de tonlieu. Leur prospérité augmenta de jour en jour...» Telle fut l'origine de ce port célèbre qui devait occuper une si grande place, au treizième siècle, dans l'épopée du chapelain de Philippe-Auguste:

Speciosus erat Dam nomine vicus

Lenifluis jucundus aquis atque ubere glebæ,

Proximitate maris, portuque, situque superbus.

Vers la même époque, l'empereur Frédéric Ier, près de qui Philippe d'Alsace s'était rendu à Aix pour assister à l'exhumation solennelle des restes de Karl le Grand, lui céda la châtellenie de Cambray, et permit à ses sujets d'étendre leurs relations commerciales dans ses Etats. En 1173, une charte de Frédéric Ier établit, à la demande du comte de Flandre, quatre foires annuelles à Aix-la-Chapelle et deux à Doesburg. L'archevêque de Cologne confirma les priviléges octroyés par l'empereur.