Ainsi s'acheva l'année 1173. Dès que le printemps fut arrivé, le roi de France et le comte de Flandre se préparèrent à venger ces revers. Tandis que les barons français se dirigeaient vers les bords de la Seine, Philippe réunissait à Gravelines une armée «telle, dit un historien, que depuis longtemps on n'en avait point vu d'aussi nombreuse en Europe.» Henri II se trouvait en Normandie, et ses ennemis avaient jugé utile de porter la guerre en Angleterre afin de l'obliger à s'éloigner de ses provinces situées en deçà de la mer. Ce fut le comte de Flandre qui reçut cette mission. Trois cent dix-huit intrépides chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude de ses hommes d'armes, abordèrent à Orwell. Ils avaient rallié les amis du comte Hugues Bigot et étaient entrés à Norwich, lorsqu'une autre flotte flamande mit à la voile vers les comtés du Nord pour soutenir l'insurrection de l'évêque de Durham et l'invasion des Ecossais qui avaient formé le siége de Carlisle.

Ce que l'on avait prévu arriva: Henri II se hâta de retourner en Angleterre, emmenant avec lui le comte de Leicester, son illustre captif. Le comte de Flandre, s'avançant aussitôt à travers les provinces conquises l'année précédente par Matthieu de Boulogne, se rendit à marches forcées sous les murs de Rouen où l'attendait Louis VII. Au moment où ces desseins habiles semblaient devoir réussir, ils échouèrent devant la rapidité des succès de Henri II. Le roi d'Angleterre avait débarqué le 10 juillet au port de Southampton, et, dans son désir hypocrite de calmer l'irritation des communes anglo-saxonnes, il avait commencé par aller faire acte de pénitence publique au tombeau de saint Thomas de Canterbury; peu de jours après, on apprit que, dès le lendemain de l'arrivée du roi, une grande bataille avait été livrée à Alnwick dans le Northumberland. Les armes de Henri II étaient victorieuses. Le roi d'Ecosse avait été pris, et avec lui tous les guerriers de Flandre et Jordan leur chef. «Il y eut tant de prisonniers, dit un contemporain, qu'il n'y avait point assez de cordes pour les lier, ni assez de prisons pour les renfermer.»

Cependant le siége de Rouen se prolongeait. Tous les assauts avaient été inutiles, et un armistice d'une seule journée avait été proclamé pour la fête de Saint-Laurent, lorsque le comte de Flandre s'approcha du roi de France: «Voyez, lui dit-il, cette cité qui déjà nous a coûté tant d'efforts; partagée entre les danses et les jeux, elle semble aujourd'hui s'offrir elle-même à nous. Que notre armée prenne les armes en silence, et se hâte de dresser les échelles contre les murailles: nous serons maîtres de la ville avant que ceux qui s'amusent au dehors puissent y rentrer.» Ce projet fut approuvé. «Peu importe, s'étaient écriés les autres chefs, que nous réussissions par notre courage ou par nos ruses. La bonne foi est-elle un devoir vis-à-vis de ses ennemis?» Par hasard, un prêtre se trouvait, à cette heure, au haut du beffroi de Rouen. Il remarqua le mouvement des assiégeants et fit aussitôt sonner le tocsin. La ville fut sauvée, et le lendemain on signala une flotte nombreuse qui s'avançait dans la Seine: c'était celle du roi d'Angleterre qui accourait triomphant, suivi de dix mille mercenaires.

Louis VII s'était éloigné: le comte de Flandre protégea sa retraite. Un mois après, la paix fut conclue à Amboise entre les rois de France et d'Angleterre; le comte de Flandre ne tarda point à y accéder, et il obtint, en restituant ses conquêtes, de pouvoir conserver le fief de mille marcs qui lui avait été promis.

Philippe d'Alsace profita du rétablissement de la paix pour exécuter un pieux projet dont son père lui avait donné l'exemple.

Le 11 avril 1175, il prit la croix avec son frère et les principaux barons de ses Etats, et il avait tout préparé pour son voyage, quand l'archevêque de Canterbury et l'évêque d'Ely vinrent lui annoncer que Henri II voulait, en expiation de la mort de Matthieu de Boulogne, lui accorder un subside important s'il consentait à ajourner son départ jusqu'aux fêtes de Pâques. Henri II avait deux motifs pour agir ainsi: il espérait que le comte de Flandre ne marierait point les filles du comte de Boulogne sans réclamer son assentiment; puis, songeant lui-même à se rendre en Asie et conservant ses vues ambitieuses jusque dans l'accomplissement d'un pèlerinage dicté par la pénitence, il ne voulait point arriver le dernier à Jérusalem.

Toute l'année 1176 s'écoula sans que le roi d'Angleterre eût rempli sa promesse; lorsque l'hiver fut arrivé, Philippe, fatigué de ces retards, chargea l'avoué de Béthune et le châtelain de Tournay d'aller porter ses plaintes à Henri II. Ils ajoutèrent que si le roi d'Angleterre ne remplissait point ses engagements, Philippe marierait ses nièces aux fils de Louis VII. Peut-être cette déclaration n'était-elle qu'un mensonge habile; mais le but que se proposait le comte de Flandre fut atteint. Il feignit de céder aux prières réitérées des ambassadeurs anglais Gauthier de Coutances et Ranulf de Glanville, en faisant épouser à l'une des filles du comte de Boulogne le duc de Louvain, à l'autre le duc de Zæhringen, qui conserva peu de temps le comté de Boulogne, bientôt transféré aux comtes de Saint-Pol et de Dammartin. Henri II remit au comte de Flandre cinq cents marcs d'argent et ne demanda plus à partager ses conquêtes en Asie.

Vingt jours après le dimanche de Pâques fleuries, la flotte flamande mettait à la voile. Elle s'arrêta en Portugal et à l'île de Chypre, et n'aborda que vers le mois d'août à Ptolémaïde. Le roi de Jérusalem, qui l'attendait avec impatience, envoya au devant du comte de Flandre plusieurs princes et plusieurs évêques. Partout il fut reçu avec les plus grands honneurs, et dès qu'il fut arrivé à Jérusalem, les barons et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers, prenant en considération les infirmités du roi Baudouin le Lépreux, offrirent à Philippe d'Alsace le gouvernement du royaume. Tous espéraient que les secours et les conseils du comte de Flandre et des siens raffermiraient le trône chancelant de Jérusalem, et permettraient enfin de combattre activement les infidèles. L'admiration qu'inspirait Philippe s'accrut de plus en plus lorsqu'il eut répondu que, profitant des loisirs que lui laissait l'administration de ses Etats héréditaires, il ne s'était point rendu en Asie pour augmenter sa puissance, mais pour servir la cause de Dieu.

Cependant on découvrit bientôt combien d'orgueil se cachait sous cette humilité apparente. Si Philippe refusait la régence, c'est que son ambition s'élevait jusqu'à la royauté. Tels étaient les sinistres desseins qu'il nourrissait contre un prince qui lui était uni par les liens du sang, et qui lui accordait en ce moment même une généreuse hospitalité.

Le comte de Flandre ne fut point secondé dans ses complots, et une autre pensée se présenta à son esprit: Baudouin le Lépreux n'avait point d'enfants; sa sœur, mère de l'héritier du royaume, était veuve du marquis de Montferrat, et il n'était point douteux que le nouvel époux qu'elle accepterait n'obtînt, avec la tutelle du jeune prince, le gouvernement du royaume. Le comte de Flandre, qui avait dédaigné pour lui-même cette haute position, la destinait à un de ses chevaliers. Il voulait donner la main de la reine Sibylle et celle de sa sœur, qui, très-jeune encore, habitait avec sa mère à Naplouse, aux deux fils de l'avoué de Béthune: il espérait que celui-ci, l'un de ses amis les plus dévoués, n'hésiterait point à lui céder, en échange de quelques baronnies en Palestine, les vastes domaines qu'il possédait en Flandre. Un jour que Philippe se trouvait au milieu des conseillers de Baudouin, parmi lesquels siégeait l'archevêque Guillaume de Tyr, il leur demanda pourquoi ils ne le consultaient point sur le mariage de sa parente Sibylle, veuve de Guillaume de Montferrat. Ils répondirent, après avoir pris l'avis du roi, qu'ils ne s'étaient point occupés du mariage de la marquise de Montferrat, parce qu'elle n'était veuve que depuis peu de temps; mais toutefois que, s'il proposait une union convenable, on ferait usage de ses conseils: ils ajoutaient que son choix serait soumis à la délibération commune des barons. «Je ne le ferai point, répliqua Philippe irrité, il faut que les princes du royaume jurent de respecter ma volonté, car ce serait couvrir de honte une personne honnête que la nommer pour l'exposer à un refus.» Ces plaintes et ces menaces n'amenèrent point de résultat. Guillaume de Tyr et ses collègues s'étaient retirés en s'excusant sur leurs devoirs vis-à-vis du roi et vis-à-vis d'eux-mêmes, de ce qu'ils ne pouvaient livrer la sœur du roi de Jérusalem à un chevalier dont le nom leur était inconnu.